Accueil | Tous les Documents
Sommaire
page gauche
page droite
page précédente

hami301
  page 01

 

Tir de A1 - L'heure "H"

Reportage: Gilbert Cazin pour "Deux colonnes dans la lune"

 

Vendredi 26 novembre 1965 au Pt 5 d'hammaguir, le matin...

 

40 mn du tir!! proclame la voix nasillarde d'un interphone.


Christian Bernard

Voilà déjà 2 heures que les opérateurs caméras, cinéthéodolites et radars, sont à leur poste.
Devant nous, la Hamada monotone étale son immense surface jaune et ocre, seules les installations éparses du champ de tir brident le rêve qu'inspire cette vision.
Le grand portique de Brigitte, très proche, semble insolent dans son immobilité.
C'est aujourd'hui que va se jouer le résultat de 6 années d'efforts, 6 ans ... Voilà 6 ans que la SEREB travaille aux pierre précieuses, 40 000 heures de labeur vont être pendues à quelques instants, à la merci d'une panne de transistor ou la faiblesse d'un oubli.

H moins 25 mn!!

Diamant, dans son écrin métallique reste énigmatique. On attend ... les opérateurs y sont habitués, mais aujourd'hui cette attente n'est pas comme les autres.
Tout semble prêt, le temps lui-même y a mis du sien; les nuages rougis par les rayons obliques du matin, se sont effacés pour l'évènement. Le vent est presque nul.

H moins 20 mn: Interrupteur sur 2 annonce l'interphone du PC pour les cinéthéodolites.


Cyclope

Les ventilateurs des radars Cotal ronronnent, monotones. On dirige inlassablement son regard sur la longue silhouette blanche.
Au loin Cyclope braque son oeil géant sur le grand portique rouge et blanc dont la carcasse se détache dans le bleu lumineux du ciel saharien.

H moins 15 mn. On relève les passerelles !! s'exclame un soldat les yeux plongés dans une lunette d'Artillerie sur pied.
"Stand-by"!! hurle une vois dans l'interphone.

Je précise que le mot "Stand-by" qui nous vient de ces Messieurs les Anglais (voir: XVIIe siècle: nous tirerons les premiers), veut dire suspension de chronologie, trop long à dire, bien sur, en de tels instants.
Cette coupure détend l'atmosphère, il n'y a pas de vent, d'ailleurs on ne sait plus très bien s'il fait chaud ou froid, disons simplement que le soleil chauffe mais que le fond de l'air est froid.
Deux soldats s'affairent sur un canon dont seuls le téléobjectif et les grandes oreilles de la caméra blanche nous rappellent ses intentions pacifiques.

Quelques précisions sur l'engin, annonce l'interphone du P.C. pour passer le temps...
Diamant est une fusée à 3 étages, elle contient dans son ogive la capsule à satelliser...... et on écoute attentivement les détails maintes fois répétés.

9h 30: lentement, silencieusement le grand portique de 25 m se déplace, libérant la silhouette filiforme du premier lance-satellite Français. Nous sommes toujours en "Stand-by", il est 9h 40. Certains n'oublient pas le casse croute habituel... la bière se vide en vitesse, un oeil dans la lunette, l'autre au goulot.

H moins 35 mn!! annonce l'interphone qui se réveille soudain.
Compteurs à zéro! ... tour d'horizon! Affirmatif! répondent successivement les postes ciné répartis dans tout le champ de tir; ces voix impersonnelles semblent sortir d'un monde de robots.
H moins 21 mn! Renclencher les moteurs! ... Compteur à zéro!


Le P.C.C.T.

Pour les cinéthéodolites, l'ultime réglage semble fait, le chef du P.C. a déjà annoncé les ouvertures de diaphragmes. Les pointeurs des asservissements optiques Radars Cotal sont à leur poste et visent Diamant la belle, libérée de son écrin. Soudain ....
Arrêt chronologie à H moins 18 mn. Une jeep circule près de la rampe, que se passe-t-il donc ? et on attend...
Les radars semblent s'agiter d'impatience. Le ciel est encore plus limpide que tout à l'heure, à la jumelle tous les détails de la fusée apparaissent nettement dans quelques turbulences de chaleur.

Reprise à H mons 13 mn ! annonce à nouveau l'interphone.

Chacun s'arme de son masque à gaz; les vapeurs roussâtres d'acide nitrique qui vont se dégager sont réputées très toxiques. Et les minutes s'égrènent; dans quelques instants, Diamant va bondir, éclatante dans le ciel limpide...
Et pourtant!.....
Pourtant non! car sur la demande du constructeur la suspension de la chronologie est à nouveau décidée. On reprendra l'écoute cet après-midi 14h 30! et déçus, les techniciens quittent leur poste, convaincus quand même, d'avoir vécu des minutes cruciales.

L'après-midi historique


Le pupitre de tir

14h 30, tous sont en place comme dans la matinée. La coupure d'un bon repas et d'une sieste brève a détendu l'atmosphère! A table on a parlé de "Quoi vous savez" qui, rapidement est devenu "Qui vous savez" - je veux dire, bien sur, que la chose en question a pris une âme, elle s'est personnifiée: - "Diamant" quel symbole éclatant!

H moins 15 mn !! et on recommence.

Les radars ont repris leur ronde maladroite avant de figer définitivement leur regard sur Brigitte. Les ordres fusent, le chef du P.C. ciné annonce brièvement les directives qu'il avait données le matin, et, c'est encore les mêmes réponses...

Affirmatif ! 45, OK 71, etc.... Interrupteur sur 2 ! pointes !

Le grand portique est toujours déplacé et Diamant, toute blanche, se dresse, majestueuse, sur sa table de lancement.

H moins 8mn... Arrêt chronologie ! annonce encore l'Officier de tir d'un ton impératif. Reprise à 5mn du tir.

Le vent semble se lever légèrement.

Interrupteur sur 1 paré à filmer ! annoncez ! ...
H moins 3mn. "Stand-by" à nouveau ... puis reprise à 2 mn 30.

A moins 1mn 15, le silence est total, une certaine anxiété se lit sur les visages.

55 s. ... Vous annoncerez engin parti ! hurle l'interphone à l'intention des cinéthéodolites.
30 ...20 ... 14 ... 13 ... 12 ... Pas un mot, tous les regards sont fixés sur la magnifique silhouette qui va prendre vie.
10. 9. 8. 7. 6. Les caméras se mettent en branle !
5. 4. 3. 2. 1. ZERO !!

 

Une fumée noirâtre apparaît sous la jupe de cette formidable pièce montée pyrotechnique, elle devient rousse, puis, dans un éclair de feu, l'engin se libère - (15 h. 47mn 21sec 15/100) - projetant autour de lui des débris de toute sortes, son rugissement nous parvient peu après l'éclair, il se dresse sous un panache de flammes rouges et jaunes, puis guidé par le destin immuable d'un programme calculé, s'élève, accroissant constamment sa vitesse.

Le premier étage dévore en 96 secondes la terrifiant mélange d'acide nitrique et de térébenthine (140 litres par seconde); à peine est-il éteint que le second à son tour prend le relais, enfin la flèche empanachée de rouge disparaît dans le ciel dont le bleu éclatant oblige à cligner les yeux.
On reste là, ému, souhaitant bonne chance à ce monstre de feu crée de toute pièce par un patient labeur.
Cependant, la partie ne fait que commencer, dans 483 secondes, après avoir basculé, s'être mis en rotation, allumé le troisième étage, le lanceur va libérer la petite capsule pour sa course spatiale.
Celle-ci va-t-elle tourner comme prévu, émettant, à 28 000 km à l'heure, son bip-bip- caractéristique ?