KOUROU AÉROPORT DE L’ESPACE par     1- CAP SUR L’ENFER VERT- Chiquet, c’est non ! Le cabinet du ministre vient de me prévenir. Messmer s’oppose formellement à ce que nous conservions le Centre de Colomb-Béchar pour nos lancements, malgré leur caractère pacifique.Le gouvernement français avait évidement ses raisons et l’avenir allait montrer que le risque politique n’était pas négligeable. Mais si nous nous étions accrochés à cette solution, c’est parce que nous étions dans l’impasse.Comme prévu lors des accords d’Évian du 18 mars 1962, la base d’Hammaguir devait être évacuée. Mais les militaires avaient obtenu des dirigeants algériens un délai de cinq ans, jusqu’au 1er juillet 1967, avant de déguerpir. Essentielle pour les projets du général de Gaulle, cette clause signée trois jours seulement après mon arrivée au CNES, permettait à l’armée de se replier en bon ordre sur le champ de tir des Landes. Repli que René Boudin préparait déjà au fort de Montrouge, avant que je ne quitte ce fort pour le CNES.Ce répit nous laissait le temps de voir aboutir les premiers lancements de Diamant, prévus dans le protocole qui venait d’être signé, le 9 mai 1962, entre le CNES et la DTEN.Le Centre d’essai des Landes ne convenait absolument pas à nos expérimentations car, pour des raisons de sécurité, il imposait des lancements en direction de l’Ouest, ce qui rendait les Diamant inutilisables. En effet, au lieu de tirer profit de la vitesse de rotation de la Terre, il aurait fallu la contrer dès le départ, d’où un surplus de carburant qui diminuait d’autant la capacité d’emport de satellites.Faute de solution en métropole, tous les espoirs restaient permis si le gouvernement algérien nous autorisait à rester. Il avait accordé un délai supplémentaire à l’armée. Pourquoi n’aurait-il pas accepté que le CNES, organisme civil auréolé du prestige de la recherche spatiale, prît le relais dans ce coin de désert dont il n’avait sans doute que faire ?Jacques Émile Blamont avait justement un ami algérien, normalien comme lui, qui appartenait à l’équipe des conseillers de Ben Bella. Il lui avait demandé de sonder le président algérien et il semblait bien que ce dernier ne se fût pas montré hostile à cette idée.Mais cette information, qui avait été communiquée au Premier ministre, n’avait pas suffi : c’était non !Le général Aubinière reprit :- Mon cher Chiquet, le gouvernement a rejeté notre idée. Il estime que le risque politique est trop grand. Notre CIEES va fermer ses portes. La beauté des levers de soleil sur le djebelCréé le 24 avril 1947, le CIEES avait permis, grâce à des milliers de tirs d’engins les plus divers, de reconstituer nos armées avec du matériel moderne et d’engager le développement de la force de dissuasion nucléaire.Après vingt ans de bons et loyaux services et de nombreux et coûteux investissements, sur lesquels nous avions beaucoup travaillé, il allait être laissé à l’abandon, rendu aux vents de sable !Nous avions passé tant d’heures à sillonner ce désert, si attachant malgré les dangers qu’il pouvait receler !En dépit des difficultés créées par l’état de guerre, le manque d’approvisionnement, l’interdiction de sortir de la ville, le sous-équipement sanitaire, nous avions, avec nos familles, profondément aimé ce pays. La beauté des levers de soleil sur le djebel, les rencontres avec les autochtones pour lesquels le temps ne comptait pas, les liens que nous avions tissés avec eux au fil du temps, les repas chez le « bachaga », le chef local, assis à même le sol autour d’une shorba, d’un couscous ou d’un méchoui, tout cela ne serait bientôt plus qu’un lointain souvenir…Les images se bousculaient dans ma tête et ma pensée se mit à vagabonder pendant que le général continuait à parler. Je ne mis pas longtemps à revenir sur terre.         - Chiquet, nous n’avons plus le choix. Il nous faut trouver d’urgence une solution de rechange et, en plus, nous n’avons pas le sou. Vous qui êtes un spécialiste des champs de tirs, qu’avez-vous à me proposer ?Nous étions fins 1962 et je venais de créer ma propre direction d’équipements au sol. Je planchai déjà sur une étude de réseau de stations de poursuite.Alors, pourquoi pas un champ de tir ? Cette mission entrait tout naturellement dans mes attributions.Toutefois, le CNES n’était qu’à ses débuts et nous savions pertinemment qu’après la débauche de subventions consenties au CEA pour la mise au point de la bombe atomique, le ministère des Finances nous avait dans le collimateur et ne nous dispenserait les crédits qu’au compte-gouttes.- Mon général, puisque nous sommes condamnés à la pauvreté, je ne vois qu’une solution : la côte française du Languedoc-Roussillon. Elle seule est orientée vers l’Est avec un large dégagement sur la mer. Si vous le souhaitez, je peux explorer cette piste.- Très bien, allez-y !Notre discussion n’avait pas duré plus d’un quart d’heure.Un silence troublé par le craquètement des cigalesIl existait à cette époque un grand ministère de l’Aménagement du territoire, confié à Olivier Guichard, assisté de Pierre Racine. Je pris contact avec les services concernés par l’aménagement de ces terres du Sud de la France, pour lesquelles le gouvernement nourrissait de grandes ambitions. Il s’agissait d’attirer, lors de leur passage, une importante population d’estivants qui se ruaient chaque année en Espagne pour profiter d’un soleil garanti et de prix qui, à cette époque, défiaient toute concurrence.Un important programme d’expropriations, à des prix très avantageux pour l’État, était en cours sur l’ensemble du littoral. L’architecte qui pilotait l’opération s’était installé sur place. Il eut la gentillesse de m’héberger dans sa bergerie, aménagée dans l’arrière-pays au milieu de la garrigue, et de me servir de guide. En son absence, la protection des lieux était assurée par un molosse, genre bouledogue, qui maculait en permanence de bave les jolies tomettes rouges du sol.La nature embaumait et le silence de cet endroit paradisiaque n’était troublé que par le craquètement des cigales.Nous avons ainsi arpenté cette côte finalement assez peu hospitalière pour les touristes, avant de trouver le seul endroit répondant à nos impératifs de sécurité. C’était une longue bande de sable caillouteux en bordure de mer, d’environ 5 km de long entre Le Barcarès et le rocher de Leucate, isolée de l’arrière-pays par l’étang du même nom.
C’est donc sur ce site que j’établis mon projet. Nos ambitions étaient évidemment limitées, mais cette localisation nous permettrait, au moindre coût, d’assurer la transition avec nos fusées-sondes à poudre et nos lanceurs Diamant. Avant de se lancer dans un projet hors métropole, plus onéreux, il fallait être certain que l’espace allait réellement prendre son envol. Ce qui, en ce début 1962, n’allait pas de soi ! Le site répondait bien aux contraintes de sécurité pour le lancement des fusées-sondes. Les fusées Véronique aux trajectoires trop fantasques devraient en revanche être abandonnées. Quant aux satellites, le coup était jouable mais avec des angles de tir assez réduits. Le premier étage de la fusée Diamant devait s’abîmer en mer, au voisinage de la Corse alors que le retour sur Terre du deuxième étage était prévu non loin de la Crète ! Cette configuration géographique aux capacités limitées pouvait être comparée au site de Wallops Island, en Virginie, à environ 300 km au Sud de New York, d’où s’est envolé, plus tard, le satellite Éole.
La Riviera françaiseNaturellement, le coût des installations était réduit puisque l’hébergement pouvait être assuré par la proximité d’une ville comme Perpignan, d’où l’on pouvait aisément raccorder les éléments techniques au réseau EDF. L’étang de Leucate permettait de placer dans les meilleures conditions, en arrière des rampes de lancement, un radar de type Aquitaine, semblable à celui que nous avions à Hammaguir.Pour conforter mon projet, j’emmenai sur place le colonel Michaud. Totalement tributaires, à l’époque, de la SEREB, l’avis du colonel était très important. J’avais également emmené mon jeune camarade du CNET, Christian Fayard, qui connaissait mieux que personne les contraintes des fusées à poudre pour en avoir été le promoteur, auprès de Sud Aviation, avec Pierre Blassel.Le projet fut présenté au conseil d’administration du CNES, le 23 mars 1963. Celui-ci décida de programmer le financement des études dès que le gouvernement aurait donné son accord. Olivier Guichard décida de se rendre lui-même sur place pour évaluer les conséquences de ma proposition. Ce jour-là, son hélicoptère se posa sur la longue bande de sable que nous convoitions. Comme très souvent, le soleil resplendissait dans un ciel sans nuages. Les vaguelettes venaient mollement mourir aux pieds du ministre et seules les mouettes troublaient l’air limpide et calme. Pour compléter ce tableau idyllique, la tramontane qui peut souffler violemment du Nord-Ouest eut le bon goût de s’abstenir.Les semaines qui suivirent cette visite à laquelle je n’avais pas été convié, mais que l’on me raconta, furent pénibles. Nous attendions tous avec anxiété le verdict, lorsque le général Aubinière m’appela.- Chiquet, c’est encore non ! Olivier Guichard est revenu enchanté de sa visite à Perpignan. Il prétend que notre champ de tir fera fuir les touristes et il veut établir, à l’endroit précis que vous aviez choisi, la Riviera française.Pompidou m’a dit : « Allez-y ! »Ces arguments n’étaient pas très sérieux si l’on considère le développement balnéaire prodigieux de Coco Beach et de ses environs, à proximité du Centre de cap Canaveral.En fait de « Riviera », le grand ministère de l’Aménagement du territoire s’est borné à échouer un navire sur la plage du Barcarès et à laisser s’installer un camp de nudistes, sans vraiment freiner l’exode vers l’Espagne !Le général reprit :- On nous demande d’aller plus loin, du côté de Port-Ia-Nouvelle dans l’Aude.- Mon général, je connais cet endroit, ayant examiné toute la côte. Il est inutilisable. Mais si cela peut vous faire plaisir, je veux bien y retourner.Je suis donc reparti pour la forme.Pour des raisons de configuration géographique, il était à l’évidence impossible d’installer un champ de tir à cet endroit. Quelque temps après, je reçus un nouvel appel du général :- J’ai été convoqué par le Premier ministre. Je lui ai expliqué que sa décision concernant la côte du Languedoc-Roussillon nous laissait à nouveau sans solution. De sorte qu’il fallait choisir : tirer un trait sur les lancements de satellites avec nos propres lanceurs ou trouver un site hors de France.Pompidou m’a dit : « Allez-y ! »Je lui ai fait remarquer que cela coûterait beaucoup plus cher que notre projet métropolitain. Il m’a répondu :« Qu’à cela ne tienne, le général y tient beaucoup ».La messe était dite. En fait, ce projet avorté pour cause de « Riviera française » fut une véritable chance. Le général conclut :- Maintenant, allez-y aussi !La Guyane arriva en têteEn prévision d’un refus, nous nous étions déjà mis au travail. Je venais d’accueillir un nouvel adjoint, Raymond Debomy, un des anciens de l’X promotion 1939, que nous avions bien connu à Colomb-Béchar où il fréquentait assidûment la piscine.Ce colonel du génie avait exercé ses talents dans de nombreuses contrées de notre ancien Empire colonial et possédait une solide expérience des chantiers lancés dans des régions inhospitalières. Nous commençâmes par établir une liste des sites situés non loin de l’équateur. Non pas pour la mise en orbite de satellites géostationnaires dont on n’envisageait pas encore l’existence, mais tout simplement pour bénéficier au maximum de la vitesse de rotation de la Terre, (400 m/seconde), et amplifier ainsi les performances du lanceur.Quatorze sites furent sélectionnés : l’archipel des Seychelles, l’île de La Trinité dans les Antilles britanniques, l’île de Nuku Hiva aux Marquises, l’archipel des Tuamotu en Polynésie française, les îles de la Désirade et Marie Galante dans les Antilles, Djibouti sur la côte somalienne, Darwin et Broome en Australie, Ceylan, Fort Dauphin à Madagascar, Mogadiscio en Somalie, Port Étienne en Mauritanie, Belem au Brésil et, pour finir, la Guyane.Nous avons étudié cette sélection de plus près, passant au crible les différents critères, ce qui permettrait d’établir un classement. Parmi ces critères, citons pêle-mêle : les facilités d’accès, la proximité de l’équateur, les risques (tremblements de terre et cyclones), l’éloignement de la métropole, le climat, la sécurité, l’ouverture des angles de tir, la stabilité politique, les coûts d’investissement et de fonctionnement…C’est la Guyane, en dépit de ses inconvénients, qui répondit le mieux à notre attente.J’ai lu récemment que le général Aubinière s’y serait rendu seul en janvier 1963, effectuant en hélicoptère un survol rapide de la côte entre Cayenne et Saint-Laurent du Maroni. Il serait revenu de cette inspection avec un a priori favorable, tempéré par les coûts importants que cette solution supposait.Je ne me souviens pas que le général m’a parlé de cette initiative et je doute qu’il ait pu alors tirer des conclusions aussi tranchées à partir d’un examen aussi superficiel.Bien des « inventeurs » du Centre spatial guyanais se sont révélés tardivement !Ainsi le général, alors que nous venions de renouer des contacts après son exil volontaire qui avait suivi son départ de l’ELDO, me montra un jour un exposé de Jacques Émile Blamont en me disant : « Vous allez rire. »Dans la présentation de l’auteur, ce dernier indiquait qu’il avait été à l’origine de ce choix.La seule chose dont je suis certain, c’est que la solution guyanaise fut sérieusement prise en considération à partir de cette étude réalisée avec Raymond Debomy dès que le gouvernement décida de ne pas investir en métropole.Nous préparâmes alors notre premier voyage en Guyane. C’était en janvier 1964.
Une cité merveilleuse couverte d’or
Nous avions lu tout ce qui était paru sur ce département d’outre-mer. La Guyane n’y était pas montrée sous un jour très favorable. Les contacts que nous avions pris avec les services du ministère des DOM-TOM, dirigé par Louis Jacquinot, confirmaient cette impression.Ce lambeau de forêt équatoriale de 91 000 km2 est délimité à l’Est par une façade maritime de 320 km de long, à l’Ouest par le fleuve Maroni qui le sépare du Surinam et au Sud-Est et au Sud par le fleuve Oyapock, dont les sources marquent la frontière avec le Brésil.Ce n’est pas Christophe Colomb qui, le premier, a foulé le sol guyanais. On dit qu’il n’en est pas passé très loin, lors de son troisième voyage, mais ni lui, ni même Amerigo Vespucci ne s’y sont arrêtés.Il faudra attendre l’an 1500 pour que Vincent Yanez Pinzon débarque sur ce sol, dont l’origine du nom reste aujourd’hui encore incertaine. Commandant la Nina, une des trois caravelles de Christophe Colomb, il découvrit l’embouchure de l’Amazone et la côte du Brésil. Sur ces côtes vivaient quelques tribus indiennes.Peut-être les "guyanas", qui très vite disparurent, plus ou moins pourchassées, non sans avoir laissé croire aux conquérants que le pays cachait la cité merveilleuse couverte d’or de Manoa dei Dorado. Là réside peut-être l’origine du rêve impossible qui hante encore les anciens Guyanais.Très vite, les premiers colons s’installent autour de l’île de Cayenne et s’abritent au pied du mont Ceperou.Les expéditions vont alors se succéder pendant la première moitié du XVIIe siècle. Français, Espagnols, Hollandais et Anglais tentent, tour à tour, de s’installer sur ces côtes du « paradis terrestre ».Henri IV, en 1601, puis les marchands de Rouen, lancent les premières grandes expéditions françaises. Peu réussissent. 1650 voit arriver les premiers esclaves noirs et, quelques années plus tard, la Compagnie de la France Equinoxiale, forte de cinq navires et de 1 500 hommes, dont 250 Noirs, s’installe définitivement à Cayenne.Les Anglais, les Hollandais et les Français, opposés à la décision du pape Urbain IV de découper l’Amérique du Sud entre les seuls Espagnols et Portugais, fers de lance de la Chrétienté, se partagent la Guyane.Le Demerara aux Anglais, le Surinam à la Hollande et la Guyane à la France.Il faut rappeler que la « France Equinoxiale » de l’époque était deux fois plus étendue que la Guyane d’aujourd’hui. Elle englobait tout le territoire de l’Amapa jusqu’à l’Uruguay, soit plus de 200 000 km2.En 1682, 1 000 habitants tout juste étaient dénombrés, dont près de 700 esclaves. À ces chiffres, il convient d’ajouter 20 000 Indiens.L’amorce d’un développement se dessine et l’on cultive à l’époque café, cacao, vanille, coton et canne à sucre. En 1700, 29 quintaux d’argent seront extraits.Les Jésuites prirent une importance capitale dans le développement, surtout du fait de leur action humanitaire auprès des tribus indiennes dont ils prirent souvent la défense.Malheureusement, aussi éloignée qu’elle soit, la Guyane va subir le contrecoup des guerres de Louis XV.En 1792, les Jésuites sont chassés de Guyane, environ cent ans après la permission qu’ils reçurent, le 3 novembre 1665, du directeur de la Compagnie des Indes occidentales. Cette compagnie, créée le 11 juillet 1664, était garante de la propriété des possessions françaises de l’Amérique.Résultat : toutes les terres défrichées retournent à l’état de brousse…En 1773, peut-être pour pallier la perte du Canada, Choiseul décide de « promouvoir la Guyane… » (!) et envoie, sans aucuns préparatifs, 14 000 colons français.
Initialement destinés au Canada, ils sont équipés en conséquence. Certains se retrouvant même, paraît-il, avec des patins à glace, à Kourou ! Ce sera la catastrophe. 8 000 morts en quelques mois, à cause de la fièvre jaune, du typhus et autres dysenteries. Des rescapés se réfugièrent aux îles qu’on appelle maintenant les îles du Salut.
La Guyane y gagnera la fameuse image de marque dont elle souffre encore de nos jours.1789 : la Révolution française envoie là-bas les premiers déportés politiques. L’idée d’une colonie pénitentiaire est née ! Mais les idées de la Révolution avaient aussi atteint cette colonie et beaucoup d’esclaves avaient été libérés.Malheureusement pour eux, certains en profitèrent pour les manipuler et les exciter, ce qui conduisit au rétablissement de l’esclavage. C’est à ce moment-là qu’une partie des Noirs se réfugia dans la forêt.Au début du XIXe siècle, la Guyane ressent une nouvelle fois le contrecoup des guerres européennes. Après une dizaine d’années d’occupation portugaise, marquées par un développement sensible de l’économie, la frontière avec le Brésil est officiellement ramenée à la rivière Oyapock.Le 10 juin 1848, l’esclavage est définitivement aboli, à l’initiative de Victor Schoelcher. Député de Martinique et de Guadeloupe, sous-secrétaire d’État à la Marine entre mars et mai 1848, c’est lui qui prépare le décret du 27 avril 1848, abolissant l’esclavage dans les colonies.Une nouvelle fois, agriculture et commerce sombrent dans le néant.La Guyane se retrouve seule face à son destin. Tellement seule qu’il est même question à Paris, de la « céder » aux Américains.Pourtant, en 1885, le pays va connaître une nouvelle chance avec la fièvre de l’or !Plus de 20 000 personnes s’enfoncent alors dans la forêt. Des sociétés sont créées, des villages entiers naissent autour des « placers » (mines d’or) aux noms évocateurs. « Saül », « Saint-Élie », « À Dieu vat », « Tard venu », sont autant de hameaux qui datent de cette époque.Des fortunes importantes s’édifièrent rapidement. Plus de 200 t d’or avaient été extraites en Guyane entre 1 860 et 1 930. Et c’est là un chiffre officiel qui semble bien en deçà de la vérité.Hélas, tous les bras valides ont abandonné plantations et concessions. C’en est fini de l’essor agricole du pays.À son tour pourtant, dès la première décennie du XXe siècle, la production aurifère va s’éteindre, après avoir fini de désorganiser la société et la vie guyanaise.Il ne reste plus au « paradis terrestre » qu’à devenir un enfer, « l’enfer vert ».Au départ, l’idée de Napoléon III d’instaurer la transportation en Guyane, semblait positive. Il voulait « rendre la peine des travaux forcés plus moralisatrice en l’utilisant aux progrès de la colonisation française ».Les 2 000 premiers bagnards arrivent en 1851. Dès 1899, le bagne de Cayenne reste le seul et dernier établissement pénitentiaire d’outre-mer. Mais le projet originel, « amender les hommes, aménager le pays », évolue et la France ne considère plus bientôt la Guyane que comme un « dépotoir ».Plus de 80 000 bagnards vont échouer ici, débarquant à Saint-Laurent-du-Maroni du tristement célèbre la Martinière, le bateau qui fait la liaison avec l’île de Ré.Tout sera fait comme si l’unique but de l’administration pénitentiaire était d’organiser la déchéance humaine. Enfermés dans des cages dortoirs, mal nourris, en proie à toutes les vicissitudes de la vie pénitentiaire, sans défense aucune face aux maladies engendrées par le climat équatorial, cette armée d’hommes est systématiquement décimée.Plus de 10 % de la population carcérale trouve la mort chaque année. Le bagne mérite bien son surnom de « guillotine sèche ».Les hommes étaient non seulement condamnés à subir leur peine, mais celle-ci, le plus souvent, s’assortissait de ce qu’il est convenu d’appeler le « doublage ». Une fois leur peine terminée, les condamnés devaient demeurer en Guyane pendant une durée de temps égale à celle déjà subie.En fait, l’habitant et les fonctionnaires de l’administration pénitentiaire en profitaient abondamment. Les « garçons de famille » étaient nombreux à occuper des fonctions ménagères, tels postes de valets, jardiniers, cuisiniers… On confia même à certains d’entre eux des rôles de percepteurs et de "bonnes d’enfants" » 1)1. Guyane, Amazonie française, Éditions Delroisse.On se rappelle alors le scandale politico-judiciaire qui divisa l’opinion française à la fin du XIXe siècle, lors de l’incarcération du capitaine Dreyfus à l’île du Diable, la plus petite et la plus inaccessible des îles du Salut, en face de Kourou.Des Blancs au service des NoirsLa pièce de théâtre d’André Roussin, La Cuisine des Anges, a vulgarisé le doublage imposé aux bagnards en fin de peine qui, n’ayant aucune ressource, mendiaient et se mettaient au service de l’Administration pénitentiaire ou des habitants noirs.Suite à un tas d’enquêtes percutantes, comme celle d’Albert Londres, l’Assemblée nationale avait bien voté, à la demande de Gaston Monnerville, député et enfant du pays, sa suppression en 1938. Mais le déclenchement de la guerre retarda la mise en œuvre de cette décision.Pendant le conflit mondial, le rayon d’action limité des avions à pleine charge avait obligé les Américains à aménager en guise d’escale, au Sud de Cayenne, dans une clairière près de Rochambeau, la savane du Gallion, un terrain d’atterrissage sommaire fait de grilles déroulées à même le sol.Cela leur permettait de rallier l’Afrique du Nord via le Sénégal et les îles du Cap-Vert, trajet le plus court pour relier les deux continents.Ils avaient naturellement été scandalisés à la vue de ces blancs, obligés de servir les Noirs et multiplièrent les pressions pour obtenir la fermeture du bagne.Le sénateur Robert Vignon que nous rencontrâmes lors de notre premier voyage, nous raconta qu’il avait été envoyé après la guerre en qualité de premier préfet de Guyane pour faire appliquer le vote de 1938.Il y avait alors 3 700 bagnards, venus de France et des colonies. La plupart furent rapatriés en métropole, les derniers d’entre eux en 1954. Toutefois, 400 restèrent sur place, faute de pouvoir ou de vouloir quitter leurs lieux de relégation. Ils furent occupés à des tâches souvent créées pour eux. La Préfecture comptait ainsi 18 serviteurs « vieux blancs » boucanés, « les seuls en qui j’ai confiance » me confia le Préfet.D’autres s’installèrent comme charbonniers, restaurateurs, chasseurs de papillons, coiffeurs… Il n’en restait plus que 287 à la date du 31 janvier 1967.7 m d’eau par anLe trajet de Paris à Cayenne n’avait rien à voir avec celui qui permet de franchir aujourd’hui les 7 070 km qui séparent les deux villes.Le début du voyage s’effectuait jusqu’à Pointe-à-Pitre en Guadeloupe dans un Boeing, en huit heures environ. Ensuite, il fallait prendre ce qu’on appelait « le laitier », un DC4 qui desservait à basse altitude d’innombrables escales : Martinique, Barbade, Trinidad, Georgetown, Paramaribo et enfin Cayenne.Dans l’avion où régnait une chaleur humide et étouffante, à peine atténuée par deux ventilateurs poussifs, nous avons rencontré Raymond Blanchard, un habitué de cette ligne qui s’était improvisé barman. Par la suite, je devais souvent avoir affaire à lui, car il s’était arrangé pour obtenir l’exclusivité de l’exploitation des carrières de cailloux de Martinique, de Guadeloupe et de Guyane. Il se montrait extrêmement généreux avec ses épouses successives.J’ai ainsi eu le plaisir de rencontrer la deuxième, une ravissante Italienne, dans la gentilhommière du XIIIe siècle qu’il lui avait fait aménager à Azay-le-Rideau, ainsi que la troisième, une fort jolie Brésilienne, dans l’immense villa qu’il lui avait fait construire sur une colline en bord de mer près de Cayenne, juste au-dessus de celle du Préfet.À l’issue d’un trajet qui, depuis la métropole, durait vingt-quatre heures (contre huit aujourd’hui), nous débarquâmes évidemment fourbus à Cayenne.Au volant d’une DS noire, un chauffeur nous attendait pour nous conduire à la Préfecture. Nous y avons été reçus avec bienveillance par le préfet René Letellier, dont l’épouse se trouvait alors en métropole. Après une douche salutaire et des vêtements plus appropriés au climat, nous le retrouvâmes pour un « ti-punch » précédant un solide et roboratif dîner guyanais.Je lui expliquai plus en détail les projets du gouvernement et l’objet de notre venue. Nos études étaient insuffisantes pour rassembler tous les éléments nécessaires, que seule une expédition sur le terrain pourrait nous fournir.Bien involontairement, nous n’avions pas choisi la période climatique idéale mais c’était sans doute mieux ainsi, pour se faire une juste idée de la réalité. À Cayenne, la saison des pluies avait commencé dès le 15 décembre pour se poursuivre jusqu’à la mi-juillet. Sur la côte, il tombe environ 3 m d’eau par an mais, dès qu’on s’aventure à une trentaine de kilomètres à l’intérieur des terres, les précipitations annuelles peuvent atteindre jusqu’à 7 m, le mois de mai étant le plus pluvieux.
Gare aux fourmis « manioc » !
Nous fîmes part à notre hôte de l’impression peu rassurante que nous avaient laissée nos lectures. Outre son passé de sinistre mémoire, le pays, noyé sous des pluies diluviennes, semblait soumis à une nature hostile, infestée de serpents, piranhas, moustiques, jaguars (que les Guyanais appellent tigres), caïmans et autres requins qui s’étaient longtemps régalés des cadavres de bagnards que l’Administration pénitentiaire leur servait régulièrement en guise de petit-déjeuner dans les parages des îles du Salut.
Il fallait se garder des fourmis « manioc » qui dévoraient tout et des serpents, en construisant des carbets (baraques en bois recouvertes de feuilles de palmier) sur pilotis. Sans oublier les termites, la papillonite, sorte de dermatose causée par les poils de l’abdomen du papillon cendre qui ont la forme de fléchettes, et ces vers qui s’introduisaient sous la peau des pieds nus des Indiens…
Nous étions plutôt dubitatifs sur la salubrité du site et ses chances de devenir le point de départ de la conquête du cosmos. Les Américains n’avaient-ils pas surnommé ce coin d’Amazonie « the bottom of the world » ?Le préfet nous écouta silencieusement, puis il se mit à rire :- Sans doute, sans doute, mais tout ceci est bien exagéré. Personne ne s’est vraiment préoccupé de cette contrée qui a mauvaise réputation. Mais, vous le verrez, ce pays est bien attachant et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour vous rassurer. Je vous présenterai à l’ensemble de mes services qui pourront vous fournir toutes les explications nécessaires. Ensuite, à vous de juger…Nous l’avons chaudement remercié pour cette aide car il était du plus grand intérêt pour notre pays, que les conclusions de ce voyage soient positives. Mais avant de rencontrer ses services, nous souhaitions nous faire une idée du pays.- Dès demain, je mets ma voiture à votre disposition.Elle est équipée d’une bonne suspension qui vous sera utile. En fait de réseau routier, il n’y a qu’une liaison à peu près digne de ce nom en Guyane.
La nationale 1, que, par dérision, les bagnards appelaient « nationale 0 », relie Cayenne à Saint-Laurent-du-Maroni en suivant la bande côtière sur laquelle est installé l’essentiel de la population. Si vous souhaitez aller dans des zones d’accès plus difficiles, le commandant Ricatte qui dirige les services de gendarmerie, mettra à disposition ses hélicoptères.
Le lit du général de GaulleEn fait, nous nous sommes vite aperçus que ce commandant de gendarmerie était le véritable maître des lieux. Dans ce pays immense et marécageux, couvert d’une forêt dense, il était le seul, avec ses hommes à pouvoir exercer un contrôle.Il assurait la distribution du courrier en pirogue à moteur le long des fleuves où se trouvaient disséminés quelques carbets et était responsable de la survie des colonies indiennes.Il me raconta un jour la vérité sur l’affaire Maufrais qui avait défrayé la chronique dans les années 1960. L’explorateur Raymond Maufrais avait disparu en 1950 au cours d’une expédition. Son père, persuadé que son fils était toujours vivant, quitta la France pour la Guyane, multipliant les recherches pendant plus de douze ans.En fait, ce dernier était déjà mort depuis longtemps. Ses restes avaient été retrouvés par les gendarmes, ce qu’il ne pouvait ignorer.Raymond Maufrais avait voulu suivre le chemin des Émerillons, que les Indiens empruntaient à travers la forêt équatoriale pour aller d’un fleuve à l’autre. Mais il choisit la mauvaise saison, celle des pluies torrentielles, se perdit et périt en route…Le préfet, voyant notre attention faiblir, mit fin à la soirée et Marcel nous accompagna dans nos chambres. Dans la mienne, un lit démesuré attirait d’emblée le regard.- C’est la chambre du général de Gaulle, qui y a couché lors de son passage en 1956. Le lit a été fait sur mesure pour lui, à cette occasion.C’est sans doute ce même lit qu’il retrouva lorsqu’il revint le 21 mars 1964, deux mois seulement après notre passage.Marcel avait été surnommé « le Cardinal ». Gérant de la préfecture et homme de confiance du préfet, il me raconta que ses exploits « d’explorateur » de troncs d’église lui avaient valu ce surnom. Même si, à la fin du XIXe siècle, le simple vol d’un collier pouvait valoir quinze ans de travaux forcés à son auteur, je le soupçonne d’avoir été condamné au bagne pour des motifs autrement plus sérieux…La vie du forçatLors de sa première visite à la Préfecture, le héros de la France libre avait certainement pu apprécier le « colombo », un plat cuisiné par un autre bagnard dénommé « Bep » qui, à compter de ce jour, ne fut plus appelé que « le cuisinier du général de Gaulle ».Mais celui qui m’a le plus impressionné est sans conteste Raymond Vaudé qui avait ouvert un restaurant à Bourda dans un grand carbet du bord de mer, sur la route des plages, au Sud-Est de Cayenne. L’établissement se situait au-delà d’une petite colline que l’on appelle le Montabo, au sommet de laquelle Air France avait fait édifier un hôtel tout à fait convenable où pouvait, entre autres, se reposer son personnel navigant.Un peu plus loin se trouvait Fort Diamant, construit au XVIIIe siècle pour surveiller l’entrée de l’estuaire.En retrait, sur la commune de Remire-Montjoly, le lac Rorota que surplombait le mont Mahury, servait de réserve d’eau douce pour Cayenne. Compte tenu de l’importance stratégique de cette « citerne », la surveillance en avait été confiée à un ancien bagnard.Dans son carbet, Raymond avait exposé une vingtaine de tableaux retraçant les différentes péripéties de la vie du bagne. Le premier figurait l’arrivée de « La Martinière » à l’appontement de St-Laurent-du-Maroni près des établissements Tanon qui, avec les comptoirs de la maison Massel, s’étaient assuré l’exclusivité de l’approvisionnement des produits importés. La série se terminait par l’immersion d’un cadavre emmailloté dans un drap au large des îles du Salut.Lorsque Raymond quitta Cayenne quelques années plus tard pour s’installer à Kourou, j’avais fait acheter par Guy Kramer, alors directeur du Centre spatial, cette exceptionnelle collection, peinte par le faussaire de génie Lagrange, que son talent avait conduit pour quelque temps au bagne.Partout des oiseaux de paradisRaymond Vaudé s’était forgé une réputation grâce à sa fameuse « queue de caïman » qu’il avait servie au général de Gaulle. Celui-ci aurait, paraît-il, fort apprécié…Mais il avait été aussi l’auteur d’une spectaculaire évasion raconté en détail dans son livre « Après l’enfer » dont il m’a dédicacé un exemplaire. Cette aventure exceptionnelle a été reprise à son compte par Henri Charrière dans son best-seller Papillon.En fait, Henri Charrière n’a passé que relativement peu de temps au bagne et Vaudé ne cessait de pester contre cet usurpateur dont la relation de ses prétendus exploits est rendue suspecte par quelques invraisemblances. Comme, par exemple, la distance qui sépare les îles du Salut de la côte.Le lendemain, nous prîmes la route de bon matin.Nous longeâmes d’abord la place des palmistes, située près de l’hôtel préfectoral (autrefois palais des Jésuites) et près du fort Ceperou qui a marqué la création de Cayenne.Cette place est appelée ainsi car elle est bordée d’une variété de palmiers au tronc dégarni jusqu’au sommet qui peuvent atteindre 30 m de haut.Puis nous sommes passés devant la statue de Félix Éboué, ce fils de Guyane qui fut le premier à répondre à l’appel du 18 juin, entraînant à sa suite l’Afrique Équatoriale Française. Il repose aujourd’hui au Panthéon.Ce fut ensuite dans des rues bien entretenues, bordées soit de maisons qui avaient conservé leur style colonial, avec balcon ajouré, murs et volets de bois aux fentes multiples pour assurer l’aération, soit de constructions plus récentes en dur. Presque toutes étaient recouvertes de tôle ondulée souvent rouillée, qui donnait à la ville un air ancien.Puis nous avons franchi le canal Laussat qui coupe la ville en deux et que les Guyanais appellent « la Crique », pour atteindre le pittoresque quartier chinois, puis les faubourgs et ses bidonvilles.La route s’engageait ensuite au milieu de cultures peu soignées. Au milieu d’une végétation crue et luxuriante, cannes à sucre et champs d’ananas alternaient avec des friches et des taillis.Ici, un marchand de bois étalait ses grumes et ses empilements de planches sciées, là, une vieille distillerie aux briques écarlates exhalait l’odeur de tafia ou rhum blanc qu’on produisait encore à cette époque.Les terrains débroussaillés et terrassés pour la construction de nouveaux carbets, projetaient des taches rouge vif de latérite tranchant sur le fond de verdure. Partout des notes de couleurs, des lauriers roses, des hibiscus, des roses, des « oiseaux de paradis »…Des Hmongs fuyant les Khmers rougesAu bord des routes, des Guyanaises aux vêtements colorés, la tête surmontée de coiffes savamment nouées, circulaient à pied ou à bicyclette, tenant d’une main leur indispensable parapluie, bien utile lorsque, entre deux éclaircies, une courte averse d’eau tiède déboulait sans prévenir.Nous sommes arrivés en vue du Larivot. C’est là que le bac faisait passer le fleuve aux voitures.De l’Oyapock jusqu’au Maroni, la côte de Guyane est striée par un grand nombre de cours d’eau dont les plus petits sont appelés criques.Le premier que nous ayons à franchir était appelé Rivière de Cayenne. À marée basse, ses eaux boueuses laissaient échoués sur la vase les tapouilles, ces petits bateaux colorés, à voile latine, des Brésiliens qui ignorent les frontières.Sur l’autre rive, la route s’étirait à travers des savanes sèches et des « abattis » où les Guyanais, après avoir coupé et brûlé les arbres, font pousser les produits de base de leur alimentation : bananiers, citronniers, ananas, avocats, fruits et légumes divers qu’ils complètent avec le fruit de leur chasse sans permis : agoutis, caïmans, tapirs (appelés « maïpouris »), phacochères… Les manguiers et les papayers ne manquaient pas non plus.De temps à autre, d’immenses fromagers dressaient leur imposante silhouette, avec cette base impressionnante, comme s’ils étaient arc-boutés sur le sol.Autour des carbets, quelques chiens bâtards très efficaces, surveillaient des troupeaux de petits cochons noirs et une maigre basse-cour. La route traversait, à intervalles réguliers, les « pripris », ces marécages qu’il a fallu remblayer pour aménager le tracé. La voie étroite avait été empierrée et même goudronnée jusqu’à Sinnamary, mais les nids-de-poule étaient si nombreux que l’on ne distinguait plus la couleur de l’asphalte.À mi-chemin de Kourou, on traversait le petit village de Tonate en contournant l’église autour de laquelle les autorités avaient installé un sens giratoire.Nous avions laissé sur notre gauche la petite route de Montsinery et de Tonnegrande, deux paisibles villages au bord d’une crique non loin desquels avait été bâti le « bagne des Annamites » dont il reste quelques vestiges engloutis sous la végétation.De là, on pouvait pousser jusqu’à « Cacao » sur la « Comté » où furent installées, à partir de 1975, des familles de Hmongs qui avaient fui le terrible régime des Khmers rouges cambodgiens.Un nuage coloré d’ibis rouges et rosesÀ Kourou, un nouveau bac, dont l’embarcadère se frayait un passage au milieu des palétuviers, nous emmena de l’autre côté du fleuve, vers le petit village qui comptait alors 200 habitants.Étirée le long de la route, Kourou possédait en tout et pour tout une petite église, la mairie et un bistrot sommairement aménagé.La vente de poissons, nombreux et variés, pêchés à l’épervier à l’embouchure du fleuve, fournissait la seule animation du lieu. Une petite route partait sur la droite au bout du village.Elle conduisait au bagne des Roches et à la tour Dreyfus, érigée autrefois sur le rocher pour communiquer par signaux optiques avec l’île Royale. On avait aménagé à proximité, un petit bâtiment, qui accueillait des colonies de vacances.Cette rive était la seule où nous pûmes, sauf à Cayenne même, voir des rochers. Tout le reste de la côte était couvert de mangroves et de palétuviers, abritant des colonies importantes d’ibis rouges et roses qui, lorsqu’ils s’élançaient dans le ciel, faisaient jaillir un immense nuage coloré.La côte rocheuse était prolongée par une plage de sable fin et une palmeraie. Des cocotiers en fait, plantés là, sans doute en récupérant les noix de coco qu’on trouve en abondance dans les îles du Salut (île Royale, île Saint-Joseph, île du Diable).Après cette escale réconfortante où nous avons eu tout loisir de contempler cet archipel de légende, nous avons repris la route vers Saint-Laurent-du-Maroni.Au-delà du village de Kourou, elle traversait des savanes sèches beaucoup plus vastes et enjambait les criques grâce à des ponceaux jusqu’à Sinnamary.Située sur le fleuve du même nom, que l’on franchit à l’aide d’un vrai pont métallique, cette importante bourgade garde les traces de la période du bagne avec sa petite église, décorée par les prisonniers.On y a, plus tard, construit un barrage en amont qui alimente tout le pays en électricité. C’est là qu’on nous avait préparé à déjeuner, chez Papachef, célèbre dans toute la Guyane pour ses multiples spécialités : brochettes de caïman, fricassées d’anaconda aux haricots rouges, tortues d’eau douce cuites dans leur carapace, « attipas » (des poissons de rivière à carapace) accompagnés d’un gratin de papaye, sans oublier son fameux « blaff » de requin ou de crevettes, un court-bouillon de poisson très pimenté, comme l’ensemble de la cuisine guyanaise…Papachef, après le ti-punch traditionnellement servi autour d’une table basse, nous avait concocté un « colombo au porc », sorte de ragoût très relevé au riz, qui peut également se cuisiner avec du poulet. Ce festin était accompagné d’une bonne bouteille de « cœur de chauffe », du rhum blanc issu de la première distillation.Ainsi remis en forme, nous avons poursuivi notre périple.Une traversée du fleuve acrobatiqueLaissant derrière nous sur cette route en latérite, un nuage de poussière rouge, nous avons traversé Iracoubo, Organabo et un petit village d’Indiens établis au bord de la voie (ce qui est rare) avant d’atteindre Mana.Cette dernière partie du trajet traversait la forêt secondaire. Une trouée avait été dégagée pour tracer la voie et poser des poteaux télégraphiques. En fait, cette tranchée était étroite et malgré l’espace ménagé sur les côtés, il fallait constamment redouter la chute d’arbres aux racines mal assurées qui, reliés entre eux par des lianes, entraînaient leurs voisins et coupaient l’unique et fragile liaison téléphonique de la Guyane.Mana était une ville morte qui avait autrefois connu une certaine splendeur. Son développement spectaculaire datait de la ruée vers l’or, lorsque les orpailleurs venaient échanger leurs pépites tirées du fleuve, contre des équipements et de la nourriture. Quelques-uns firent fortune, mais la plupart ne réussirent pas à mettre de l’argent de côté, y laissant de surcroît leur santé.À notre arrivée en ville, ce grand rassemblement de maisons de bois, avait été presque complètement déserté. La traversée du fleuve était acrobatique : en guise de bac, un radeau de planches arrimées sur quelques tonneaux et équipé d’un moteur permettait, à condition de bien équilibrer la charge et de manœuvrer avec beaucoup d’attention, de faire traverser deux ou trois véhicules à la fois. Heureusement, le fleuve n’était pas trop large à cet endroit.Il existait bien, à partir d’Organabo, une piste en latérite à travers la forêt qui permettait de rejoindre directement Saint-Laurent du Maroni. Utilisée principalement pour débarder les grumes, ce qui nécessitait le passage de nombreux gués, elle était, à cette saison, impraticable pour les voitures.La route que nous empruntâmes passait non loin de la léproserie de l’Acarouani où Madame Javouhey avait fait reculer cette terrible maladie. Les bâtiments, ainsi que toutes les cultures, avaient été abandonnés.Plus tard, le lieu serait confié à un groupe de Hmongs qui, grâce à un travail acharné, allait permettre d’assurer, avec l’autre exploitation de « Cacao », la quasi-totalité de l’approvisionnement en fruits et légumes des villes du département.Des anacondas de 10 m de longNous sommes ainsi parvenus à Saint-Laurent-du-Maroni, couverts d’une poussière rouge qui s’était infiltrée partout, y compris dans les parties mécaniques de notre véhicule.Le sous-préfet qui nous attendait nous réserva un excellent accueil, après cette journée épuisante, mais particulièrement riche en découvertes. En chemin, nous avions évité d’écraser quelques tortues d’eau douce, plusieurs iguanes et deux anacondas de taille fort modeste comparée aux spécimens qui, dans ce pays, peuvent atteindre 8 à 10 m de long.Dans les arbres, nous avions pu admirer quelques singes « timacaques », de magnifiques aras aux plumages chatoyants, une profusion d’orchidées collées aux troncs des arbres et un « mouton » paresseux qui, agrippé sur ses longues griffes, semblait perpétuellement dormir.Nous avions aussi découvert cette infinie variété de papillons multicolores qui donnent lieu à un véritable commerce en Guyane.Nous avons commencé par donner des nouvelles récentes de la métropole au sous-préfet et à son épouse. Nos hôtes n’en recevaient qu’avec beaucoup de retard et encore à propos de choses qui ne les intéressaient pas forcément.Puis nous leur avons fait part de nos premières impressions. Le sous-préfet semblait très heureux de son affectation. Responsable du territoire de l’Inini (l’intérieur du pays), il considérait son poste comme une sinécure.Figée dans le temps, la ville, à moitié morte mais fort bien conservée, avait été le siège de l’administration pénitentiaire. Avec ses rues tirées au cordeau et ses nombreux bâtiments, elle offrait un appontement en eau profonde sur ce fleuve imposant qu’est le Maroni. Sur le vaste bras d’eau, de multiples îles s’étaient constituées au cours du temps, en raison de l’accumulation de troncs d’arbres charriés par le courant et colmatés par la boue, et des villages indiens avaient été construits. Du village chinois, au bord du fleuve, partaient les pirogues couvertes et colorées qui desservaient Albina sur la rive surinamienne.Des pépites et des bijoux en orLe sous-préfet nous raconta qu’il remontait de temps en temps le fleuve en pirogue à moteur, accompagné d’un guide capable de se retrouver dans le dédale des bras du fleuve. Il rendait ainsi visite aux Indiens du haut fleuve ou aux « bushs » (des « Noirs marrons »), descendants d’esclaves africains comme les Bonis et les Saramacas, qui préféraient vivre loin de toute civilisation occidentale. Il avait rapporté de ses incursions de nombreux objets en bois travaillé de façon naïve, mais aussi des petites pépites et des bijoux en or qui remplissaient un coffret, offert à son épouse. En fait, l’or n’était pas poinçonné et son prix en Guyane à cette époque, se situait très en dessous du cours officiel. Il nous entretint aussi, plus sérieusement, de l’activité économique de son secteur qui se résumait à l’exploitation de la forêt et à l’extraction de l’or.De nombreuses tentatives avaient été faites pour exploiter la forêt, mais le principal obstacle tenait à la richesse et la diversité même de celle-ci. Avec les trois cents variétés qui la composent, il n’est guère rentable de vouloir se limiter aux quelques essences acceptées sur le marché international. De plus, les pistes coûteuses qu’il faut réaliser pour pénétrer dans les massifs sont constamment inondées et rapidement recouvertes par la végétation, quand elles ne sont pas barrées par les arbres qui s’effondrent à un rythme régulier. Enfin, pour satisfaire aux normes internationales, il convenait d’étuver ces bois gorgés d’eau.Jamais les investissements idoines n’avaient été entrepris. Pour attirer les grandes entreprises comme Rougier, l’État les avait largement subventionnées. Mais ces sociétés, après avoir fait le minimum pour profiter de cette aide, se repliaient rapidement vers l’Afrique plus rémunératrice.Bref, le sous-préfet était plutôt pessimiste.Un arbre immense en travers de la routeQuant à l’extraction de l’or, passé la glorieuse période de l’orpaillage des débuts qui avait fait la fortune de villes comme Mana, les ressources se révélaient de plus en plus difficiles à exploiter.Il fallait désormais remuer des montagnes de terre et introduire au cœur de la forêt des équipements coûteux et lourds. Les pistes aménagées spécialement se refermaient derrière le passage des équipes, l’utilisation des fleuves comme voies d’accès se heurtait au franchissement des sauts avec changement de portage et, le plus souvent, l’hélicoptère restait le seul moyen de transport utilisable.La surveillance de la frontière que constituait le Maroni, entre la Guyane et le Surinam, représentait un autre problème. Difficile en effet de contrôler toutes ces pirogues qui, de jour comme de nuit, filaient entre ce dédale d’îles, transportant d’une rive à l’autre des passagers qui, bien souvent, appartenaient à la même ethnie, voire à la même famille.Après cette agréable soirée qui se prolongea fort tard, nous nous excusâmes de devoir quitter nos hôtes dès le lendemain matin car il nous fallait rentrer à Cayenne où de nombreux rendez-vous nous attendaient.Le voyage du retour se passa normalement jusqu’à Iracoubo. Jusqu’à ce que l’on se trouve bloqué par un arbre imposant, couché en travers de la route, dont le diamètre du tronc principal devait bien atteindre 80 cm.Nous étions seuls avec le chauffeur. Sans doute l’alerte avait été donnée puisque le téléphone avait été coupé, mais quand serions-nous dépannés ?Le conducteur sortit du coffre de la DS une hache qui se trouvait là en permanence. Retroussant nos manches, ce qui est une image car nous étions évidemment bras nus dans nos vêtements légers, nous commençâmes à attaquer l’arbre, un exercice qui n’était pas nouveau pour nous.Le bois était heureusement plus tendre que celui de nos chênes métropolitains. Il fallait élaguer un minimum de branches et découper un tronçon d’une largeur supérieure à celle de la voiture. Mais nous nous rendîmes très vite compte que, même en nous relayant, nous risquions de rester immobilisés pendant des heures, d’autant que Raymond Debomy déclara bientôt forfait.Un nuage de moustiques s’était abattu sur nous et, en quelques minutes, ses bras avaient doublé de volume, ce qui, heureusement, ne m’arriva pas.Des attaques de vampiresSi la route avait été dégagée jusqu’à Cayenne, nous serions rentrés tard et cela n’aurait guère eu d’importance. Mais les bacs s’arrêtaient à la tombée de la nuit (qui vient très rapidement dans ce pays), de sorte que nous étions pratiquement condamnés à coucher en route.Un fâcheux contretemps, au regard de notre timing très serré. Heureusement, le ciel était avec nous car, sur cette route assez peu fréquentée, une camionnette se dirigeait vers nous. Son conducteur, prévoyant, avait emmené une grande scie passe-partout comme celle dont je me servais dans ma jeunesse. En une demi-heure nous avions fait nos deux traits de scie.Il ne nous restait plus, à quatre, qu’à pousser la bille de bois sur le côté de la route.Le temps s’était écoulé rapidement et nous décidâmes de sauter le déjeuner. Le chauffeur prit alors beaucoup de risques en roulant vite pour nous permettre, une fois passé le bac de Kourou, de nous présenter à temps à l’embarcadère en face du Larivot.C’était un excellent conducteur et la DS montra sur les nids-de-poule ce dont elle était capable. Le pari fut tenu, mais nous arrivâmes dans un état lamentable, tout comme la voiture qui dut rester au garage quelques jours pour une révision générale.Le préfet ne nous en tint pas rigueur car il était coutumier du fait et savait que tous nos rendez-vous avaient été pris pour le lendemain.Nous rendîmes d’abord visite au sous-préfet de Cayenne, Guy Chasseguet, à qui nous demandâmes sur quels moyens nous pouvions compter. Il nous indiqua que l’économie du département n’était pas brillante et la population peu nombreuse.J’ai sous les yeux un récapitulatif établi en mai 1969 : le nombre d’habitants, qui s’est considérablement accru avec l’arrivée du CNES, ne s’élevait alors qu’à 44 392 âmes, dont 36 091 Français de naissance et environ 8 300 étrangers, localisés pour l’essentiel sur la bande côtière dont plus de la moitié à Cayenne même.Mis à part le bois et l’or, l’agriculture était réduite à peu de chose. Polder de Marianne dans la région de Kaw au Sud de Cayenne, entre les fleuves Mahury et Oyapock, ou tentatives de développement de rizières près de Sinnamary, confiées à des Indonésiens…Tous les grands projets avaient échoué les uns après les autres. Quant à l’élevage qui avait connu des hauts et des bas, il ne pouvait se déployer que dans certaines savanes et les bêtes souffraient en particulier de la présence de vampires (de grosses chauves-souris suceuses de sang) imposant une surveillance de tous les instants.Il y avait bien la pêcherie de crevettes que les frères Magnan avaient installée au Larivot. Mais cette zone ayant été érigée en port franc, la production ne devait pas en principe arriver sur le marché de Cayenne. Elle était récupérée par les Américains, friands de « shrimps », et les Japonais.Sur le plan minier, le sous-sol guyanais, riche en bauxite était difficilement exploitable. La montagne de Kaw, latéritique, faillit être mise en valeur, mais on ne réalisa jamais les voies d’accès nécessaires.La route de l’ArlésienneGuy Chasseguet ajouta que la population, très mélangée par les apports successifs, n’était pas tellement encline au travail sous ce climat et préférait le confort des postes administratifs, assez pléthoriques puisqu’ils assuraient entre le tiers et la moitié des emplois. De surcroît, les familles souvent très nombreuses se satisfaisaient amplement des très modestes allocations sociales distribuées par l’État.Il arrivait néanmoins que certains acceptent un emploi dans les scieries ou dans les petites entreprises de construction. Mais après avoir travaillé quelque temps, ils s’arrêtaient sans prévenir, une fois un petit pécule amassé, et s’en retournaient à la chasse.Comme son collègue de l’Inini, le sous-préfet nous précisa enfin que l’un de ses soucis majeurs était la surveillance de la frontière Sud, symbolique et sujette de temps à autre aux velléités revendicatrices du Brésil. En fait, les Brésiliens entraient comme ils voulaient en Guyane, soit par la forêt, en dépit de la surveillance de la gendarmerie le long du fleuve Oyapock, soit par la mer grâce aux tapouilles que nous avions pu observer sur la rivière de Cayenne et qui se livraient à un trafic incontrôlable.Notre visite au service technique de l’Équipement nous fournit le même son de cloche. Son directeur affirma qu’il ne pouvait nous être d’aucune aide, ses moyens très faibles lui permettant tout juste de réaliser des ponts modestes et d’assurer un entretien d’ailleurs insuffisant - comme nous avions pu le constater - des routes du département.L’antenne locale de l’entreprise Colas avait décroché un petit marché annuel de revêtement en bitume et celle de la CFE (Compagnie Française d’Entreprise), la seule implantée sur place parmi les grandes entreprises métropolitaines, s’était vue confier la charge de quelques constructions. Aucune n’était en mesure de répondre à nos grands travaux.Le général Nemo avait pourtant créé ce que l’on avait appelé le SMA (Service Militaire Adapté), conçu pour apprendre un métier aux conscrits de la Martinique et des Antilles, en leur faisant réaliser en Guyane des travaux d’intérêt général, pour l’essentiel routiers. Ils étaient affectés à la route du Brésil qui devait joindre Regina et qu’on appelait « l’Arlésienne » car on n’en voyait pas le bout, pas même le début. En effet, la saison des pluies détruisait le travail réalisé pendant la saison dite « sèche »…Des marécages infestés de moustiquesLes ressources en matériaux étaient, quant à elles, plutôt faibles. La carrière de pierres de Blanchard, près de Cayenne, outre ses prix très élevés, n’était pas en mesure de satisfaire nos besoins. Quant à l’habitat, si la construction en bois avait été développée au Surinam, il n’en était pas de même chez nous. La ressource brute ne manquait pas, mais l’industrie de transformation nécessaire était inexistante !En somme, il fallait partir de zéro.Nous eûmes néanmoins la chance de rencontrer sur place un jeune ingénieur alsacien qui faisait son service en Guyane et qui appréciait le pays. Libéré de ses obligations militaires, Théo Riess souhaita se mettre à notre disposition et joua un rôle essentiel dans la réalisation de la ville de Kourou.Le BRGM (Bureau de Recherches Géologiques et Minières), installé à Cayenne dans d’anciens locaux du bagne au bord de la plage, nous confirma que les ressources minières étaient importantes et variées, quoique dispersées, et que leur exploitation était contrariée par l’absence d’accès. L’Institut Pasteur, quant à lui, avait fait un travail remarquable. Il avait éradiqué la fièvre jaune, mais le problème des moustiques, aux espèces variées, restait entier, comme nous avions pu le vérifier par nous-mêmes. Les marécages étaient nombreux et les eaux stagnantes, y compris en ville, favorisaient la prolifération des insectes.Un delta de 300 km de largeNous fîmes ainsi le tour des différents services, à Cayenne et dans certaines entreprises.Pendant ces quatre ou cinq jours, nous installâmes un bureau dans ma grande chambre où nous pouvions, entre deux visites, faire le point et préparer nos listes de questions pour le lendemain. Petit à petit, les idées se mettaient en place. La pertinence d’un champ de tir spatial en Guyane, question primordiale, nous paraissait acquise. En dépit des difficultés considérables qu’il nous faudrait surmonter, le projet semblait réalisable.Forts de notre expérience du terrain dans des régions hostiles, nous avions vu tout le parti qui pouvait être tiré de la zone de Kourou. Il est certain que si ce site n’avait pas existé, nous serions rentrés bredouilles.La zone des savanes qui s’étend entre Kourou et Sinnamary convenait parfaitement à la réalisation du centre technique, des bases de lancement et des appareils d’observation. Contrairement à la partie comprise entre Kourou et Cayenne, elle était pratiquement déserte.Une fois l’hypothèque levée, il fallait choisir entre deux solutions : nous appuyer sur Cayenne ou construire une nouvelle ville à Kourou.Après avoir consulté à nouveau les services de l’Équipement, nous nous aperçûmes que la capitale ne présentait pas tous les avantages espérés. Il aurait fallu prévoir une extension de la ville, réalisée à nos frais.L’alimentation en eau était tout juste assurée à la population actuelle et la capacité de production électrique devrait être largement renforcée.Par ailleurs, si l’aérodrome était facilement extensible, le port était en revanche inutilisable car trop envasé. Il faudrait envisager la construction d’un nouveau port sur le Mahury.Nous sommes alors allés sur le site de Degrad des Cannes, au Sud de Cayenne. Il y avait là, semble-t-il, la possibilité de créer une infrastructure portuaire en eau profonde de 4 à 5 m de tirant d’eau à marée haute. Ce qui ne dispensait pas de réaliser des dragages réguliers d’accès à la haute mer.Avec son delta de 300 km de large, l’Amazone, située au Sud, a un débit si puissant que les boues qu’elle charrie, remontent le long des côtes bien au-delà de la Guyane, créant une barre de vase qui se déplace et se modifie au cours des ans.Par ailleurs, il faudrait aménager une route spéciale pour rejoindre la nationale 1 qui elle-même devait être modernisée. Enfin, on ne pouvait être tributaire de ces deux bacs, déjà en mauvais état, installés sur la rivière de Cayenne et sur le Kourou.Tous ces travaux, qui furent réalisés lorsque le Centre prit de l’expansion, ne pouvaient se justifier aux prémices du projet.Sus aux moustiques !La cause était entendue, de sorte que nous avons concentré tous nos efforts sur la région de Kourou. La ville, ouverte sur la mer, devait être érigée entre le village existant et la pointe des Roches. Nous pouvions profiter des voies d’accès déjà créées (même si elles devaient être renforcées) vers Cayenne et vers les centres de lancement, ce qui permettait un démarrage rapide des travaux.Le point le plus ardu à régler dès le début, c’était le remblaiement de la zone qui, sans être très marécageuse, restait par endroits très humide.Il fallait aussi construire un appontement à proximité, sur le fleuve Kourou. Selon les indications des services techniques de l’Équipement, l’endroit idéal se situait à 2,5 km au Sud du village, entre Kourou et un ensemble de collines, dont la plus élevée, les monts Pariacabo, culmine à 80 m.Il convenait, comme à Cayenne, de prévoir le dragage de la passe sur une longueur d’environ 5 km vers l’intérieur des terres et, vers la mer, jusqu’à la barre.La réalisation d’une centrale électrique s’avérait indispensable pour desservir le centre technique et les bases de lancement. Elle servirait aussi à alimenter la ville.Pour l’eau, il fallait envisager, comme cela aurait été le cas à Cayenne, la pose d’une conduite forcée de 20 km qui devait permettre de puiser l’eau en amont dans le Kourou. En effet, la nappe phréatique était constituée d’eau fortement saumâtre.Une station de traitement pourrait être aménagée sur les monts Pariacabo, fournissant ainsi la pression nécessaire à la distribution.Un problème qui nous avait beaucoup préoccupés était celui des moustiques. Nous avions prévu d’assainir la zone où devait être construite la ville, mais il fallait aussi dégager les deux rives du fleuve couvertes de mangroves pourvoyeuses d’insectes que les alizés n’auraient pas manqué de rabattre sur quelques kilomètres vers la cité.Le sentiment du devoir accompliL’infrastructure prenait forme. Je m’étais assuré que les éléments qui composent un champ de tir de ce type pouvaient trouver leur place.Le radar de poursuite et les moyens de télémesure et de télécommande seraient installés sur les deux sommets jumeaux de la montagne des Pères, haute de 100 m et facilement accessible, soit par le fleuve, soit de l’autre côté de la rive par la savane Matiti. Une reconnaissance plus précise serait programmée lors d’une prochaine mission.Nous étions en somme plutôt satisfaits. Il n’y avait plus qu’à mettre nos idées en forme et à en chiffrer le coût.Une chose était certaine : nous ne pourrions compter sur aucune aide locale, sauf peut-être la bonne volonté spontanément acquise de tous ceux qui, sur place, n’osaient pas encore croire à ce rêve que nous leur avions permis d’entrevoir. Toute l’opération serait menée à partir de la métropole.Avant de repartir, nous avions longuement livré nos conclusions au préfet.S’il se montra ravi de voir nos préjugés dissipés, il se rendait bien compte que tout restait à faire et que, pour commencer, la première difficulté consisterait à convaincre le gouvernement de la justesse de nos propositions.Le général de Gaulle avait programmé un voyage en Guyane en mars. Je suppose que la Préfecture s’est mise en quatre pour défendre ce projet, tout comme les élus du coin, parmi lesquels le député Léopold Heder, que nous avions naturellement rencontré et qui nous avait assurés de leur total soutien.Après avoir mis en ordre toutes nos notes pour faciliter la rédaction de notre rapport dès notre retour, nous prîmes congé du préfet en le remerciant de l’aide précieuse qu’avaient fournie ses services.Nous pouvions ainsi reprendre le « laitier » avec le sentiment du devoir accompli. Bien que remarquablement reçus, nous avions hâte de revenir, d’autant que le général Aubinière attendait avec anxiété notre retour. Je lui avais brièvement téléphoné de la préfecture pour le tenir au courant du résultat de nos investigations, mais il fallait maintenant convaincre le gouvernement et tout particulièrement le ministre des Finances de nous débloquer les crédits nécessaires.Un budget au « pifomètre »Comme à l’aller, le trajet Cayenne - Pointe-à-Pitre fut pénible, surtout après cette semaine épuisante. Dans la moiteur étouffante de la carlingue, nous fûmes étonnés de retrouver le carrier Blanchard, comme s’il avait flairé la bonne affaire.À Pointe-à-Pitre, mauvaise surprise, l’avion d’Air France était en panne. Nous nous trouvions bloqués dans notre hôtel, sans savoir quand il serait possible de repartir. Plutôt que de jouer les touristes, je décidai d’entamer dans ma chambre la rédaction de notre rapport. Avec Raymond, nous commençâmes à aligner les chiffres.Je m’étais réservé tout ce qui concernait le champ de tir, lui se consacrant aux infrastructures. Il fut assez facile d’établir un bilan. Je m’étais rendu compte, par le passé, que les budgets établis en grandes quantités, sont souvent plus précis que lorsqu’on prend la peine de les détailler.Nous n’avions d’ailleurs pas le choix et le « pifomètre » joua un grand rôle. Tard dans la soirée, nous arrivâmes à un chiffre de 290 millions de nouveaux francs (environ 500 millions d’euros), environ trois fois le coût auquel j’avais estimé le champ de tir du Sud de la France, envisagé près de Perpignan.La différence provenait évidemment, non pas des installations techniques, mais des infrastructures. Pour le budget de fonctionnement, le rapport restait sensiblement le même, soit 45 millions de nouveaux francs (près de 60 millions d’euros) par an contre 15 en métropole.Le lendemain, on nous annonça que notre Boeing était réparé et nous pûmes enfin rentrer.Notre rapport, peaufiné pendant les deux semaines qui suivirent, mettait en évidence les avantages indiscutables de ce projet comparé aux autres solutions envisagées en France ou hors métropole.La proximité de l’équateur constituait un atout décisif, notamment par rapport au site américain de cap Canaveral.Les satellites pourraient être lancés dans le plan équatorial, sans qu’il soit nécessaire de faire appel à un gauchissement de leur trajectoire, ce qui nous donnait un avantage de prix important pour une mission comparable.L’ouverture très large de l’angle de lancement - de 10° Sud à 95° Nord -, autorisée par les 4 000 km d’océan qui séparaient le site de la première terre survolée, nous donnait là aussi un avantage appréciable. Les mesures de sécurité seraient moins lourdes et, contrairement aux États-Unis qui disposaient de deux sites de lancement distincts, à cap Kennedy et Vandenbergh, nous pourrions lancer indifféremment nos engins sur la ligne de l’équateur ou sur des orbites polaires.2 200 heures de soleil par anCes éléments donnaient à l’Europe un avantage économique déterminant.Pour le reste, si les conditions météorologiques n’étaient pas parfaites, le climat restait l’un des meilleurs à cette latitude : vents très faibles et température ne dépassant pas les 35 °C. L’ensoleillement atteignait 2 200 heures par an et le pays ignorait cyclones et autres tremblements de terre.La situation à 7 000 km de l’Europe, très proche des deux Amériques, en faisait enfin un site de lancement très accessible. Un site finalement capable de répondre aux besoins du monde occidental (auquel la France pourrait imaginer de l’ouvrir) puisqu’il s’agissait, cas assez unique, d’une base exclusivement dévolue aux lancements civils.Lu et relu par le général Aubinière et le professeur Coulomb, le projet fut remis le 6 février 1964 à notre ministre de tutelle et à Matignon.Sur le plan purement technique, l’avantage était évidemment considérable pour un coût que seul le gouvernement pouvait apprécier à l’aube de ses ambitions dans le domaine spatial.Mais il s’y ajoutait aussi une portée politique à laquelle le général de Gaulle était loin d’être insensible. Installer une base de lancement sous le nez des Américains dans cette Amérique du Sud qu’ils considéraient jusqu’alors comme leur chasse gardée, c’était faire la nique à nos puissants alliés.Au fond, le voyage du chef de l'État en Guyane, programmé pour le 21 mars, tombait à pic.La décision d’aller de l’avant nous fut notifiée à la suite du Conseil des ministres restreint du 14 avril 1964, auquel le général Aubinière avait été convié.Ce fut une décision majeure pour la suite de l’aventure spatiale et le succès d’Ariane.Le général Aubinière nous rapporta tous les détails de cette réunion mémorable et nous transmit le message essentiel qu’on lui avait fait passer :« Désormais, il vous faut remporter le défi et tenir l’enveloppe financière que vous avez demandée ».C’était maintenant à moi de jouer…