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DR : Les collectifs verticaux étaient destinés à quel type de population ?

BD : De population, Je ne sais pas... Alors, qui y a-t-on retrouvé ? On y a trouvé, bien sûr, des locaux, et puis on y a retrouvé des VAT [Volontaires civils à l’Aide Technique],
C'est cela qu'on leur attribuait à leur arrivée. Ce n'était pas climatisé. Ils existent toujours, on ne les a pas démolis. C'est très mauvais, le plan de masse de cette ville était stupide, enfin c’est mon avis. Mais il y a des choses très bien… L'une des réalisations que je considère comme remarquable, qui est tout à fait en l'honneur du CNES…
[Interruption]
Ce que je voulais dire était quand même très important, et tout à l'honneur du CNES qui a fait ça, car c'était extrêmement courageux.
D'abord, le choix de Kourou en Guyane n'était pas forcément évident. Les considérations de trajectoire, de sauvegarde, etc... ont conduit à choisir Kourou. Ensuite, la tentation a été probablement très grande, chez beaucoup, de faire une base américaine complètement fermée, comme une base américaine ou comme la base pétrolière de Pointe Noire, au Gabon. À Pointe Noire, vous avez un enclos dans lequel il y a les villas, les magasins pour les personnes qui travaillent sur les installations pétrolières.
Alors la tentation a été grande de faire ce qui s'appelle un PX, comme sur les bases américaines, avec des magasins où l'on trouve de tout, et de vivre en circuit fermé, en vase clos, avec un aéroport situé à proximité...
Mais le CNES et les autorités françaises ont eu le courage de dire : « On fait quelque chose qu'on intègre dans la vie guyanaise », et ils ont commencé par s'installer à Kourou.
À Kourou il n'y a rien, donc on fait tout ; il a fallu tout construire : les infrastructures, bien sûr, la Poste, mais pas tout de suite… On a construit une mairie, après, parce que l'ancienne était évidemment trop petite. On a tout construit : le ramassage des ordures, la distribution du courrier... Tout, tout : il n'y avait rien ; et le CNES a pris tout en charge, bien sûr ; a passé des accords avec les ministères concernés et on a tout fait petit à petit. Bon très bien.
Et on a fait – à l'époque c'était très amusant – la « promotion des privés » : cela consistait à trouver les commerçants qui viendraient s'installer dans la ville nouvelle, dans « la rue sans joie »... C'est ce qui se trouve entre la place de l'Albia et qui va vers le restaurant Saramaca, anciennement Chez Vaudé.
Alors tout ça, c'était d'une tristesse… avec du béton brut ; il n'y avait pas un brin de verdure, il n'y avait rien. Ça a poussé depuis, mais pas tellement là, parce que c'est du béton.
Dans cette rue, on a donc mis des magasins et dans ces magasins, il a fallu faire venir des gens. Or, le système à l'époque – personne ne voulait venir s'installer dans un trou pareil – c'était que les gens passaient des conventions avec le CNES dans lesquelles le CNES leur garantissait un chiffre d'affaire minimal pour leur permettre d'équilibrer leur exploitation. Quelques courageux sont venus de Cayenne, tout simplement : le coiffeur et quelques autres. D'autres, par contre, sont venus de métropole s'installer là.
Et certains on fait une belle carrière : Buirette, l'horloger, Bardon, qui était le papetier-libraire qui ensuite a ouvert la librairie qui est sur la place des Palmistes, à Cayenne. Quelques-uns ont bien réussi dans ce rôle, mais alors c'était une épopée extraordinaire parce que ça a été très difficile de trouver des volontaires, et ensuite la gestion de ces conventions a été quelque chose d’extrêmement délicat. Moi je ne m’en suis pas occupé…

DR : Même de manière indirecte... ?

BD : Non, ça ne m'intéressait pas beaucoup, mais je regardais tout cela d'un air un peu amusé, parce que cela faisait partie du folklore.

DR : Certaines des conventions passées étaient léonines ?

BD : C'était des conventions... Le CNES... D'ailleurs, il y avait une très grande naïveté au CNES, parce que ce n'était pas son métier ; je pense que les gens qui s'en occupaient avaient conçu un système très séduisant sur le papier, mais beaucoup des privés qui sont venus n'étaient pas désintéressés, c'était leur gagne-pain.
Alors, ces gens-là, que faisaient-ils ?
Ils essayaient de « truander » le CNES par tous les moyens imaginables. Tout ce qu'ils pouvaient inventer pour « traire la vache », ils le faisaient. Alors, nous, techniciens, on regardait cela d'un œil amusé. Ces gens-là ne m'ont jamais fait pitié, alors qu'ils passaient leur temps à pleurnicher partout.
Un de mes supérieurs, qui est aussi évidemment un ami, Yves Sillard, est arrivé comme directeur technique et ensuite comme directeur du CSG. J’en étais l'adjoint. J'avais le bureau d'à côté, mais je n'arrivais que difficilement à le rencontrer parce qu'il était toujours pris.
Pourquoi ? Parce qu’il recevait tous les Guyanais, tous les gens qui pleurnichaient, tous les gens qui pleuraient, défilaient dans son bureau et il n'était pas disponible pour nous. Alors cela me flanquait dans des rognes noirâtres...
Je vais quand même vous citer une anecdote – je vous dis tout cela dans le désordre parce que cela vient comme ça vient : dix ou quinze ans après, je rencontre Serge Patient, qui est un homme que j'aime beaucoup, et il me dit quelque chose qui me fait très plaisir :
« Écoute Bernard, on a vu défiler beaucoup de monde au CSG, mais pour moi les deux humanistes qui sont passés c'étaient Sillard et toi. » Ça m'a fait plaisir, mais bon…
On n'avait pas la même façon d'être humaniste !
Disons que Sillard était progressiste et moi je serais plutôt un peu conservateur ; c'est donc une approche différente, mais ce n'est pas pour cela que l'on n'a pas le sens de l'humain. On peut quand même dialoguer avec les gens, essayer de les comprendre, essayer de les aider...
Je crois qu'on a quand même les mêmes objectifs, mais que l'on ne s'y prend pas de la même façon. Je me permets cette comparaison car comme nous avons travaillé pendant longtemps ensemble…
[Interruption]