x
page 3
sommaire
page précédente
page suivante

Vous avez:
- une remarque à faire
- une correction à signaler
- une information à donner
- une idée à suggérer

Notez la référence de page ci-dessus, cliquez l'icone de mail ci-dessous et envoyez moi votre message avec la référence

Merci

cnae03
 

 

 

– II –

1968 – 1969

 

 La déchirure

Alors que l’Etablissement se livre à l’élargissement de ses activités dans une ambiance presque paisible après le feu ressenti jusqu’en 1966, la crise nationale de mai 1968 éclate subitement … et elle pénètre au CNES ! où la grève est cependant repoussée, mais à une faible majorité. L’envie d’un changement de relations sociales se trouve ainsi révélée à la stupéfaction de la plupart des responsables hiérarchiques. Les sections syndicales se développent subitement et négocient avec la direction générale l'application au CNES des accords nationaux de Grenelle.

Ce mouvement précipité a entraîné aussi la naissance d'un système de commissions paritaires direction - personnel (représentants élus) habilitées à traiter un très large éventail de questions. Ce système semble apprécié par la direction générale ; il lui offre un retour d'information sur la marche de services dont elle se trouve éloignée, du fait de la rapide croissance intervenue en peu d'années et en raison de la séparation entre le siège de Paris et le centre technique de Brétigny. Il est moins apprécié par la hiérarchie intermédiaire qui se voit prise entre, d'un côté une direction générale disposant d'un moyen de contrôle plus serré, et de l'autre une base pouvant s'exprimer et manifester sa contestation à tout moment via les commissions, et ce en toute immunité.

Au  bout d'une année toutefois le fonctionnement des commissions paritaires s'essouffle. Il est critiqué par plusieurs syndicats qui estiment que ce système conduit le personnel à partager des responsabilités qui sont du ressort de la direction, sans disposer des mêmes informations et prérogatives. Il est abandonné au profit d'un système classique où les représentants du personnel sont syndicalistes. Mais il en reste dans les esprits une tendance à contester l'autorité … ou plus exactement à vouloir participer aux grandes décisions d'orientation et de programmation. On ne le sait pas encore, mais cette volonté participative sera plus tard l’une des caractéristiques unificatrices de la culture d’entreprise au CNES.

Pour le moment, au contraire, les différences entre les cultures sectorielles s'accentuent. Le fossé se creuse surtout entre d'une part la division satellites et ses dépendances techniques, préoccupées avant tout de renforcer leur toute nouvelle compétence interne dans la plus grande continuité, d'autre part la direction des programmes qui pense déjà à la délégation à l'industrie de toutes les maîtrises d'œuvre et à l'élaboration d'un programme de développement technologique à long terme.

Un autre élément de trouble résulte simplement de l'achèvement de la première mission du CNES : montrer que la France est capable de concevoir, construire, lancer et exploiter sur orbite des satellites. Ceci étant fait, toutes les réflexions sont ouvertes sur ce que doit être le futur de l'activité spatiale, l'équilibre entre la science et les applications, l'équilibre entre le programme national et la participation française aux organismes européens ESRO et ELDO.

Au CNES la direction des programmes participe aux commissions de préparation du VIème Plan national de modernisation et d'équipement, pour tenter d'inscrire l'activité spatiale dans un cadre supposé propice à son financement. Elle est peu à peu amenée à développer des thèses prospectives, notamment sur l'européanisation des programmes d'application et sur les structures d'exploitation des futurs systèmes opérationnels. Les agents des autres directions jugent que ces perspectives sont prématurées ou irréalistes et qu’elles ne tiennent pas suffisamment compte de l'existant. Selon eux le CNES a besoin de confirmer ses succès et de développer ses propres forces avant d’encourager de nouveaux partenaires à prendre des responsabilités en matière spatiale. Ces divergences de vues sont aussi catalysées par l’affrontement d’ambitions individuelles que la direction générale ne concilie pas.

En septembre 1968, compte tenu de l'avancement des centres de Toulouse et de Kourou la direction du développement est dissoute. Son contenu est transféré aux 3 centres de Brétigny (Jean-Pierre Causse), Toulouse (Pierre Chiquet) et Kourou (Guy Kramer, auquel succède un an plus tard Yves Sillard).

Devenu sous-directeur technique du futur centre de Toulouse, Xavier Namy s’emploie à renforcer la compétence en systèmes embarqués via la participation de sa sous-direction à plusieurs projets de systèmes à satellite, dont Eole et Symphonie et à des avant-projets. De mon côté, œuvrant encore dans le domaine des équipements au sol, je fais de même. Mais nos liens étaient rares. Je ne manquais pas de lui communiquer les notes techniques issues de nos travaux mais je n’étais pas payé de retour. En fait son attitude à mon égard pouvait se schématiser grossièrement ainsi : "T’es sympa, j’te veux pas d’mal … mais t’es pas d’ma bande, alors tiens-toi à distance." Tel était, du moins, mon sentiment.

Vue de l’extérieur, la sous-direction technique semblait se muer peu à peu en une forteresse isolée du reste du CNES, mais consciente de détenir le pouvoir en protégeant l’exclusivité de sa compétence. A mesure que la complexité des systèmes en projet augmentait cet isolement devenait une gêne. Cela se révéla particulièrement avec Symphonie. Ce premier système de télécommunication à satellite géostationnaire impliquait un ensemble de participations : en France le CNES, les PTT, l’ORTF et en Allemagne les organismes homologues. Il fallut nommer deux "secrétaires exécutifs", l’un français, l’autre allemand pour coordonner tous ces donneurs d’ordre et gérer les contrats délégués à un consortium industriel franco-allemand (CIFAS). Après avoir obtenu le changement du premier secrétaire exécutif français, Namy continua de mener la vie dure au deuxième. Finalement il s’avéra impossible de faire participer à temps partiel la sous-direction technique au suivi du projet et il fallut se résoudre à muter à temps plein une partie du personnel - généralistes et spécialistes - au groupe de projet franco-allemand.

L'année 1969 commence mal. Au niveau national, en raison de la forte hausse des dépenses publiques de personnel consécutive aux accords de Grenelle, des économies sont faites sur d'autres chapitres budgétaires. Le CNES est touché ; habitué à une forte croissance il voit celle-ci stoppée brutalement. Les divergences de vues internes s’aiguisent sur la manière de gérer la pénurie.

Au mois de septembre, dans un contexte budgétaire rétréci à l’extrême, le général Aubinière décide d’accorder la priorité à un projet de satellite scientifique (D2B) et d’en confier la maîtrise d'œuvre à l'industrie (Matra). Aussitôt Xavier Namy et Pierre Chiquet démissionnent. Dans les semaines et les mois qui suivent, deux chefs de divisions techniques, le chef de la division satellites et plusieurs chefs de département qui s'étaient illustrés dans les premiers succès démissionnent à leur tour. La raison commune mise en avant est qu’ils n’acceptent pas la nouvelle orientation de la direction générale, non compatible selon eux avec leur désir d’exercer des métiers à forte technicité. Peut-être se trouvent-ils également perturbés par un vent de contestation de leur autorité par la base, né des événements de mai 68.

Une telle vague de démissions est à replacer dans le contexte de plein emploi et de fort développement industriel qui régnait à l’époque. Mais le résultat malheureux des dissensions internes est que l’acquis de ces agents, gagné avec l’aide de la NASA et par leur participation aux premiers projets, est perdu pour l'espace français car, de fait, aucun d'eux ne se re casera dans la toute nouvelle industrie spatiale. Ce premier séisme, ressenti en interne comme une douloureuse déchirure, ouvre une période de crises propres au CNES qui ne prendra fin qu'en 1976. Pour ma part, quoique fortement ébranlé par le départ de Pierre Chiquet, dont j’avais eu le bonheur d’être un proche collaborateur, je décidai de rester à bord du navire contre vents et marées. Ma passion pour l’espace était loin d’être assouvie. J’étais convaincu que l’activité spatiale offrirait à de nombreuses disciplines scientifiques et techniques des champs de fertilisation croisée excitants pour un ingénieur. Il est vrai que je ne soupçonnais pas la durée de la traversée des tempêtes.

page 3

 

x