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  Les essais en vol
  La première campagne EMERAUDE
 
 
 
Hubert Bortzmeyer (ancien LRBA)
 
 
  Extrait d'un document rédigé pour l'anniversaire des 40 ans du lancement de Diamant N°1.
Transmis par Christian Vanpouille (DGA)
 
 
 
 
 

Après les essais au sol effectués à Vernon au point fixe, H. Bortzmeyer relate ainsi la première campagne d'essai en vol du premier étage de Diamant en juin 1964 à Hammaguir :
EMERAUDE est le nom d'un engin composé du premier étage de la future fusée DIAMANT et dont les 2éme et 3éme étages sont des mannequins factices.
On connaît le rôle important que tient le L.R.B.A dans la réalisation de cet engin DIAMANT destiné à lancer des satellites entièrement français : la conception et l'étude du moteur et des organes de pilotage du premier étage ainsi que tous les essais de mise ou point de cet étage, ont été confiés a notre établissement.
Aussi n'est-il pas étonnant que la participation du LRBA à la première compagne d'essais en vol ait été aussi importante : sur une équipe d'essais de quarante personnes environ, une dizaine venait de Vernon sans compter trois conseillers techniques, personnages au rôle particulièrement important, puisqu'ils ont, entre autres, été les envoyés spéciaux de notre Bulletin.
La première vague et la plus importante, de l'équipe d'essais s'est envolée pour Colomb-Béchar dès le 6 juin pour mener à bien les opérations préparatoires aux tirs proprement dits.
Le travail accompli pendant cette première semaine fut considérable : déballage de plusieurs dizaines de tonnes de matériel organisation de l'atelier, préparation de l'aire de lancement avec son portique, sa rampe, sa «tour ombilicale», son blockhaus; enfin et surtout, soins à donner aux vrais héros de la fête, les deux engins arrivés de France dans leur cocon, et qu'il fallut déballer soigneusement, démonter en partie pour les réviser, remonter et vérifier afin qu'ils parviennent sur la rampe au meilleur de leur forme.
C'est pendant cette première semaine aussi que l'équipe se soude et que l'ambiance se crée.
Comme tous les participants ne sont pas encore là, les premiers arrivés se font un devoir d'inventer les mythes et légendes qui émerveilleront la deuxième vague. C'est pendant la première semaine qu'il arrive de trouver des vipères à corne lovées autour du robinet des douches, des scorpions endormis entre les draps et des mygales tapies au fond des verres à dents.
Pendant les deux autres semaines, ces événements passionnants ne se produiront plus du tout, pour la plus grande déception des nouveaux venus.
Ces derniers arrivent à Hammaguir le dimanche 14 dans la matinée, à temps pour assister au transfert, depuis l'atelier jusqu'à l'aire de lancement, du premier engin Emeraude, dont le nom officiel est "VE 121 N° 4" (comme toujours dans ces cas là, on se demande où sont passés les trois autres; en fait, les N° 1 et 3 ont été essayés a Vernon au PF4, tandis que le N° 2 n'a jamais existé que sur le papier ...).
Dès lundi, l'engin est dressé sur sa table de lancement.
Pour se représenter la scène il faut imaginer qu'on pose, sur une table carrée de 4 mètres de côté et de deux mètres de haut, un gigantesque crayon dont le diamètre à la base est de 1 m 40 et la longueur supérieure à 17 mètres.
Vide, ce "crayon" pèse 5 tonnes et demie. Lorsqu'il aura fait le plein d'acide nitrique et d'essence de térébenthine, il pèsera plus de 18 tonnes.
A côté de l'engin et relié à lui, par plusieurs câbles qui sont autant de cordons ombilicaux largués au moment du décollage, se dresse une tour de maçonnerie blanche, haute de plus de 20 mètres.
Enfin, enjambant le tout, il y a le portique, un arc de triomphe haut de 25 mètres et dont la portée est de 6 m environ. Posé sur des rails, il se retirera par ses propres moyens peu de temps avant le tir.
A 100 mètres à peine, dépassant du sable, on voit l'épaisse voûte de béton du blockhaus étanche et insonorisé où se réfugiera une partie de l'équipe d'essai au moment du tir.
A l'intérieur, se trouve une seule grande salle encombrée de pupitres, périscopes, écrans de télévision et nombre d'armoires mystérieuses. Parmi ces dernières, l'une est l'objet de soins et d'attentions particuliers: elle renferme le contrôleur, machine électronique à détecter les pannes susceptibles de se produire dans l'engin pendant les heures précédant le tir.
En face du contrôleur, une estrade en bois où des personnages graves font les cent pas et hochent la tête d'un air soucieux chaque fois que le voyant rouge, signe de panne, s'allume.
Dehors, les conditions ne sont guère favorables : chaleur accablante et vent de sable intermittent.
La seule parade est de travailler très tard le soir et très tôt le matin, quitte, si le temps presse, à ne pas s'arrêter entre les deux.
C'est ce qui se passe en particulier dans la nuit de mardi à mercredi : le tir en effet était prévu pour le mercredi 16 juin à 6 heures du matin. Or, tard dans la soirée de mardi, différentes réparations, difficiles à exécuter sur un engin déjà placé sur rampe, s'étaient révélées nécessaires.
Pour rattraper ce temps perdu, il fallut poursuivre la préparation du tir pendant toute la nuit, enchaînant les opérations l'une derrière l'autre à bride abattue. Toutefois, à 4 heures du matin, les pleins étaient faits, on pouvait considérer que «l'affaire était dans le sac».
L'aire de lancement fut évacuée et tous les personnels qui n'étaient pas appelés à rester dans le blockhaus se replièrent à plusieurs kilomètres à la ronde, auprès des radars, caméras, théodolites et autres postes d'observation répartis autour de la rampe.
A six heures du matin, heure H, tous ces observateurs éprouvèrent une cruelle désillusion: il ne se passa rien. Heureusement, la radio leur permettait de rester quelque peu au courant des péripéties de l'affaire :
Au dernier moment une panne électrique, détectée quelques secondes avant la mise à feu, obligeait de reporter le tir pour effectuer une nouvelle réparation. Les informations du réseau radio étant assez fragmentaires, il était impossible de se rendre compte de l'importance et de la durée de cette réparation. Aussi n'avait-on d'autre recours que de patienter sur place, sous un soleil de plomb qui montait de plus en plus haut dans le ciel.
Enfin, quelques minutes avant midi, cette fois aucune surprise du dernier moment, le largage s'effectua. Au milieu d'une nappe de flammes enveloppant la table de lancement, parmi les tourbillons de sable et de poussière, Emeraude s'éleva rapidement, portée par un dard de feu long de vingt mètres.

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Pendant quinze secondes, droit comme un I, l'engin poursuivit son ascension. On le vit osciller de gauche à droite, légèrement d'abord, puis de plus en plus fort, au point de basculer et de piquer du nez vers le sol !
Instant émouvant: sur qui allait-il tomber ?
Les pronostics furent bouleversés par une manœuvre désespérée d'Emeraude, qui se redressa brutalement à l'horizontale, puis sous la violence de l'effort, se cassa en deux par le milieu, et s'écrasa dans le désert quelques secondes plus tard dans une gerbe de flammes et de fumée noire et rouge.
Entre le décollage et la chute, quarante secondes environ s'étaient écoulées.
L'examen des premiers résultats de mesure transmis par les appareils placés dans l'engin permettront vite de connaître la cause de la panne: une défaillance d'un gyromètre, organe essentiel pour un bon pilotage.
L'équipe chargée du contrôle et du montage de ces appareils (ce n'est pas le LRBA .. .) prit aussitôt les précautions qui s'imposaient pour éviter le renouvellement de cette panne sur l'engin suivant.
Ce premier tir ayant présenté de bons côtés très encourageants tels que l'excellent départ, la résistance remarquable aux efforts imposés par des évolutions anormales et le bon fonctionnement du moteur dans des conditions pour le moins surprenantes (la tête en bas), on décida aussitôt de préparer le 2ème tir sans désemparer.
Cette 2ème préparation fut aussi expéditive que possible, mais le mauvais temps s'en mêla: nuages bas, chaleur étouffante et vent de sable tous les jours, bien régulièrement de 11 heures à 18 heures.
La «corvée» chargée de draguer le sable accumulé dans la piscine travaillait d'arrache-pied toute la journée. Ainsi la piscine demeurait propre... mais hélas inaccessible, puisqu'il ne fallait pas gêner le travail de la corvée !
L'air étant très chaud, le vent ne rafraîchissait absolument plus. Dans ces conditions, la température des ergols de la fusée, dans leur remorque-citerne métallique, montait de façon alarmante. En particulier, un thermomètre plongé dans l'acide nitrique indiquait près de 40°C.
Pour essayer de rafraîchir un peu le liquide, une équipe dévouée se livra, pendant les 12 heures précédant le tir, à une gymnastique invraisemblable baptisée opération "gargoulette" consistant à arroser d'abondance la citerne à grand renfort de jets d'eau.
Le résultat de la première demi-heure de ce traitement fut d'ailleurs paradoxal : la température de l'acide nitrique avait encore augmenté !
L'enquête révéla que les pompiers avaient branché nos tuyaux sur une cuve d'eau chauffée par un séjour prolongé au soleil. Des résultats plus conformes à la théorie furent obtenus par la suite, en se branchant sur la nappe souterraine fraîche.
Et la température de l'acide descendit, ô merveille, jusqu'à 30°.
Les conditions météorologiques défavorables avaient conduit à reporter le tir du mardi 23 au jeudi 25. Ce jour-là, à 6 heures du matin, tout était fin prêt, après une magnifique nuit de la St-Jean, rendue plus émouvante encore par une éclipse totale de la Lune.
Le beau temps était au rendez-vous: ciel clair et soleil léger.
A la seconde près, l'engin décolla à l'heure prévue et partit comme une flèche dans la direction du but idéal fixé par les calculs. Pendant près d'une minute, c'est-à-dire les deux tiers du temps de fonctionnement prévu, les observateurs purent le suivre à la jumelle, jusqu'à ce qu'une explosion violente vint mettre fin à un tir si bien commencé.
L'engin s'étant désintégré, ses débris éparpillés dans un rayon de plusieurs kilomètres; le vent de sable s'étant levé à l'heure prévue, ce ne fut pas une mince affaire de retrouver et de rassembler les précieux fragments, indispensables pour enquêter sur les causes de l'explosion.
Nous nous souviendrons longtemps de la chevauchée en camion découvert, ballottés dans tous les sens, alternativement rôtis par le soleil puis râpés par le vent de sable, et surtout terrifiés par les hoquets du moteur qui rendait l'âme tous les 100 mètres ... pour la retrouver aussitôt grâce au traitement raffiné que lui infligeait le chauffeur : soulevant le capot, il versait sur le moteur brûlant le contenu d'une cruche d'eau.
Cette «opération gargoulette» deuxième version ranimait le moribond pour quelques minutes ... Inutile de dire que nous sommes rentrés à la base, honteux et confus, à la remorque d'un confrère secourable.

 
 
 
 
   
 
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