Préface

 

L'Espace est présent aujourd'hui dans tous les domaines de la société. Cela s'est fait en moins d'un demi-siècle. Cette rapidité, témoignage de l'accélération de l'évolution technique, entraîne une conséquence importante pour ceux qui s'attachent à préserver l'histoire de la technique spatiale. Alors qu'en général l'historien ne dispose, pour conduire sa tâche, que des traces inertes qu'a laissées l'époque qu'il étudie - écrits, images, objets et documents - pour une période aussi récente et aussi courte, une information d'une grande richesse demeure inscrite dans les cerveaux des acteurs. Il en va de même, il est vrai, de tous les travaux sur l'histoire contemporaine, mais, s'agissant des phénomènes techniques, il est peu commun que la durée de la vie humaine ait permis à quiconque d'être présent depuis les origines du phénomène étudié. Qu'il s'agisse de l'automobile, des chemins de fer ou même de l'informatique, les témoins des premiers balbutiements ont depuis longtemps disparu. L'espace fait encore exception à cet effacement, mais l'information contenue dans les cerveaux est fragile comme l'est la vie ; elle est sujette à disparaître sans laisser de trace. La préserver dans la mesure où cela est possible est une tâche qui ne doit pas être différée. C'est pour cela que l'Institut français d'histoire de l'Espace s'attache, non seulement à mettre en sûreté les documents d'archive qu'il peut rassembler, mais aussi à constituer une mémoire orale faite de témoignages des acteurs de l'aventure spatiale européenne.

Jean-Pierre Morin a pris spontanément l'initiative de s'inscrire dans cette démarche, sans doute parce qu'il avait conscience d'avoir été le témoin privilégié d'un chapitre exceptionnel de cette aventure, le projet Ariane, l'émergence d'une capacité autonome d'accès à l'espace qui allait placer l'Europe au premier rang mondial.

Il nous donne sa vision d'une entreprise qui, partie du fond du désastre de l'Eldo en 1971, allait aboutir au premier lancement vers l'orbite géostationnaire en 1979. Sur cette base s'est édifiée la succession triomphante des Ariane 2, 3, 4 et d'Ariane 5 cependant que l'auteur, de son côté, gravissait les étapes d'une carrière qui le menait, de la position d'ingénieur « de base » à la direction de programmes d'un CNES encore très jeune, jusqu'à celle de directeur adjoint du Centre spatial guyanais en 1986 et de membre du comité directeur du CNES en 1997.

On dira peut-être que la vision qu'il nous offre est subjective.

Mais pas plus que ne le sont nombre de documents d'archive sur lesquels se pencheront les historiens et qui ont été écrits non pour traduire fidèlement une réalité, mais dans l'intention d'exercer une influence, intention dont la trace est le plus souvent perdue.

La mémoire individuelle, il est vrai, est fragile.

C'est ainsi que je ne gardais aucun souvenir de cette rencontre avec l'auteur, rencontre qu'il relate de façon très vivante dans les premières pages de son livre et dont il rend certainement un compte fidèle. Aucun document n'en garde la trace. Ce n'est en effet que dans la mémoire des individus que demeurent présents de tels détails d'une grande aventure humaine.

Restituer l'atmosphère d'un instant particulier, comme celui-ci, ou d'un instant exceptionnel comme les minutes qui ont précédé la mise à feu du premier lanceur Ariane, il n'appartient qu'aux acteurs du moment de le faire, pour peu qu'ils en aient le talent. Jean-Pierre Morin possède ce don d'écriture qui fait surgir de l'oubli des scènes dont il fut le témoin.

J'ai lu avec intérêt d'innombrables textes sur Ariane, j'en ai commis quelques-uns, mais celui que Jean-Pierre Morin offre à ses lecteurs est le seul qui ait ranimé en moi des émotions enfouies dans le passé.

 

André Lebeau, ancien président du CNES.