Pierre Coufleau
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3 – Campagne de baptêmes



Si les nacelles avaient été réalisées en coopération, la définition et la conception de la station sol, que nous devions exporter à Kerguelen, relevaient entièrement et seulement de notre responsabilité. Le poste d'ingénieur station n'ayant pas été pourvu dès l'origine du groupe ballon, Pierre Coufleau, directeur technique au Service d'Aéronomie, assurait la vacance avec une compétence opérationnelle remarquable et un dévouement sans bornes.

La tâche était importante et le temps de la préparation compté. Les délais d'approvisionnement des équipements constitutifs de ce segment sol étaient déterminants dans nos choix; ceux-ci étaient vite faits: les fournitures devaient être prêtes à livrer.

  Nous savions que l'aire des lâchers était distante de la base vie (à Kerguelen) où s'étaient concentrées toutes les infrastructures habitables; nous devions donc trouver un toit: un shelter (4m×2m×2m) réformé et appartenant à l'Armée allait, alors, abriter la station.
Cette station de poursuite type comprenait:
 
  - un système d'aériens et sa commande de rotation azimutale, deux récepteurs de télémesure (TM) à démodulation de fréquence (dont une redondance),  
  - quatre discriminateurs de fréquence (dont deux en redondance), - deux enregistreurs à bandes (deux pistes), - un enregistreur papier (six pistes),  
  - une base de temps, - un lot de matériels de laboratoire: générateur BF, fréquencemètre, oscilloscope, mesureur de champ (VHF),  
  - une cloche à vide, sa pompe à palettes et un baromètre étalon,  
  - deux baies, au standard 19 pouces, hébergeaient les récepteurs, les discriminateurs et les enregistreurs.  


Pierre Vincent – PV avait, principalement, la charge de rassembler et d'intégrer l'ensemble des équipements constitutifs de notre station.
Si la plupart de ceux-ci avaient été achetés sur catalogue, nous devions, par contre, définir complètement notre système d'aériens.
A la première contrainte-temps en Métropole devait s'en ajouter une seconde, la contrainte-vent à Kerguelen et celle-ci allait peser sur le dimensionnement d'une partie de notre système d'aériens. Nous nous étions préparés à vivre dans un environnement venté et venteux.
Suivre des ballons qui allaient s'éloigner fissa du lieu du lâcher nous imposait de maximiser notre bilan de liaison, sachant que, dans une chaîne de réception, les performances de l'antenne sont primordiales.
Un système couplé d'aériens a donc été conçu sous la forme de deux nappes superposées de deux antennes yagi (en polarisation verticale) chacune couplées, les deux nappes l'étant aussi entre elles. Une cinquième antenne était relevée vers le ciel pour suivre d'éventuels ballons en position zénithale.
Il fallait trouver un compromis entre une hauteur d'antennes optimale (10-15 mètres –niveau nécessaire pour neutraliser grandement le phénomène d'absorption dû à l'effet de sol), un dispositif électrique de rotation de celles-ci dans le plan horizontal et une tenue mécanique garantie, de l'ensemble, en présence de vents violents.
Un moment retenue, la solution qui consistait à déporter le système d'aériens à quelques mètres du shelter a dû être abandonnée, car trop "légère", il fallait placer un mât tubulaire de quinze centimètres de diamètre, au minimum, à la base du système et il n'y avait pas, sur le marché, de rotor qui acceptait des tubes de fort diamètre.
Nous nous sommes, alors, repliés sur un dispositif périscopique à commande manuelle; le système d'aériens devait, donc, être implanté sur le toit du shelter, une fois ce dernier renforcé. Quatre haubans accrochés à une couronne à roulement conique, située sur le mât en partie haute, assureraient un ancrage efficace au sol. Le niveau du centre de phase des antennes approchait ainsi une hauteur de huit mètres et le gain douze décibels.

Comme beaucoup de matériels nous furent livrés "l'avant-veille" du jour de leur mise en caisses, nous n'avions pas eu le temps, en Métropole, de répéter les opérations de montage ni de nous exercer à la moindre des simulations opérationnelles.

En partance pour la campagne et désignés comme convoyeurs d'un lot de matériels à destination du port de Tamatave, PV et CB, assis parmi les caisses à bord du DC-4 cargo, affrété par le Service d'Aéronomie, ont ainsi reçu leur baptême de ligne en portant, avec l'équipage, un toast à l'aventure; un petit moment de détente en route vers l'hémisphère sud…. avant d'attaquer la haute mer et ses parallèles aux qualificatifs angoissants.
Contre vents et marées, et malgré une traversée nauséeuse, rallongée avec une escale dans l'archipel de Crozet, mais amarinés au terme d'une première semaine en mer, notre détermination n'était en aucun cas ébranlée: nous étions d'attaque, "réquisitionnés" et solidaires en arrivant à Port-aux-Français – PAF.


Montage des antennes

N'ayant eu à déplorer aucune casse ni à l'ouverture des caisses et cantines, ni à la récupération du shelter et saisissant opportunément les périodes de vent modéré pour monter les antennes, notre station fut prête dans les temps: nous pûmes, enfin, faire des essais complets (Bord et Sol) et simuler un vol fictif sans encombre.

Alors, prêts et confiants mais légèrement inquiets (quand même), nous attendions le lâcher du premier vol instrumenté et son suivi….histoire de fêter notre baptême du feu.
Celui-ci et les suivants se déroulèrent de manière nominale et ces premiers ballons reçurent fort honorablement, quant à eux, leur baptême de l'air.
Pendant les phases de poursuite, nous décodions, en temps réel, le baromètre; la valeur de pression (convertie en altitude) était la seule information de servitude transmise.
Une autre information lue sur un ampèremètre, intégré sur le récepteur sol, nous donnait le niveau de réception de la liaison de télémesure (recopie du contrôle automatique de gain), soit dit: une évaluation grossière des variations de distance entre le ballon et la station.
Enfin, nous connaissions la direction azimutale du ballon (à +/- 10° près) grâce au positionneur manuel. Sur l'enregistreur papier, outre l'heure, la pression et un nombre d'informations transcrites manuellement, apparaissaient quelques prélèvements de valeurs de taux de comptage. Sinon, l'ensemble des données et mesures en vol, au niveau du multiplex BF, était mis en mémoire sur bandes magnétiques pour une relecture et un traitement complet en temps différé.


Notre Dame des Vents
veillant sur le Gallieni
mouillé en rade de PAF

Première d'une longue liste, cette campagne fut une réussite, la chance avait été vraisemblablement avec nous et Notre Dame des Vents, Patronne de PAF, nous avait, sûrement, prêté attention avec bienveillance …jusqu'à ce jour de l'embarquement.


Radeau servant au transport du fret et autres colis entre
le Gallieni et le port.

Il n'y avait pas de port en eau profonde mais seulement un quai pour débarquer à PAF; le navire restait, donc, en rade et une vedette assurait la liaison pour les passagers et tirait, pour les besoins du fret, un radeau.

Une mer agitée (encore ce fichu vent pour embarquer), un radeau sans ridelles chargé de caisses et de valises, et c'est la perte impensable d'une valise qui coule, celle d'un "neveu", PV.
Adieu vêtements, papiers et affaires personnelles, et surtout un lot de films pris à l'aide d'une caméra 9,5 mm achetée pour la mission! PV récupérera un nouveau passeport à Saint Denis de la Réunion stipulant une domiciliation exotique et échangera sa tenue de campagne pour un costume de ville emprunté à la "maison de prêt à porter René Bost": à son arrivée à Orly, son épouse s'était étonnée de la teinte de la flanelle…!


Notre shelter au grand air!

Au retour, comme il nous restait quelques ballons et leurs nacelles, et "histoire de ne pas perdre la main", la station de poursuite au grand complet avec amarres pour le shelter et haubans pour les antennes ainsi que les servants – pas très "frais", car n'ayant pas connu leur temps d'amarinage – se sont retrouvés sur le pont du Gallieni à respirer l'air du grand large et à suivre des vols au départ de la plage héliport arrière.


Libérée de son "locataire", la plate-forme allait se
retrouver squattée par un autre objet volant!

Par deux fois, Jacques Émile Blamont – JEB s'est retrouvé, ceinturé et en laisse (il était hors de propos de perdre JEB, notre père fondateur!), dans le rôle de l'opérateur, porteur de la nacelle, accompagnant sa prise en compte par le ballon au moment du décollage; exercice toujours délicat et, ici, particulièrement critique compte tenu de l'exiguïté de la plate-forme et du vent résiduel. (malgré le déroutement du navire en vue de neutraliser ce dernier). Par deux fois, cette phase du lâcher se déroulât avec succès, la prestation fut applaudie …et la poursuite nominale.
Et, pour fêter notre retour vers une civilisation un peu plus "tiède", un cyclone nous attendait à la Réunion!

Nous avons souffert dans notre jeunesse…des exigences et des contingences de l'activité ballons.