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cnae05
 

 

Tous ces efforts sont cependant lourdement handicapés par l’absence d’une vision claire de l’avenir. Par ailleurs la DATAR poursuit son offensive pour une décentralisation plus complète du CNES à Toulouse. Un compromis entre les ministères concernés est trouvé à mi-73 après une étude confiée à un cabinet de consultants privés, fixant à 100 personnes l'effectif du siège parisien (le CNES en obtiendra finalement 130). Le centre de Brétigny sera fermé en 1974 ; tous les services techniques, à l'exception de la division lanceurs, seront regroupés à Toulouse ; la direction des programmes intégrera le siège parisien au prix d'une compression de ses effectifs. Nouvelle hémorragie : cette fois encore de nombreux agents refusent le transfert et démissionnent. Quelques-uns parviennent à se recaser dans les lanceurs, qui sont promus au rang de direction dans la perspective du lanceur de substitution à Europa.

A la même époque (mi-73) les pays membres de l'ESRO et de l'ELDO se mettent d'accord pour fusionner les deux organismes en une Agence spatiale européenne qui naîtra en 1975 et dont les principaux programmes nouveaux seront le lanceur de substitution proposé par la France (qui s'appellera Ariane), le laboratoire orbital Spacelab proposé par l'Allemagne et le satellite de télécommunications maritimes Marots proposé par le Royaume Uni.

Salué en Europe comme un grand succès, cet accord inquiète les services du CNES implantés ou destinés à Toulouse, auxquels il n'apporte aucun plan de travail. Après les énormes dépenses faites les années précédentes pour construire et équiper les centres de Toulouse et de Kourou, ils craignent qu'un nouveau gouffre soit ouvert par Ariane. Peu de gens à Toulouse croient au succès de ce programme dont, d'ailleurs, le CNES obtient le maintien en région parisienne (Evry), à Toulouse on se demande bien pourquoi.

En octobre 1974 les événements se précipitent. Le gouvernement français confirme l'engagement du programme Ariane et annonce l'arrêt du programme Diamant. Seuls D2B et D5A-D5B seront lancés par Diamant B. Les projets de positionnement par satellite Dialogue et Géole sur lesquels un investissement considérable a été fait sont arrêtés. Le projet Argos en coopération avec les Etats-Unis est confirmé mais au total le programme national se rétrécit fortement.

A peine ces décisions sont-elles prises, Michel Bignier décide de s’adresser à l’ensemble du personnel. Pour ma part, arrivé à Toulouse depuis quatre mois, je me joignis avec curiosité à cette première Assemblée générale. Le discours du directeur général, prononcé à Paris était retransmis par télévision aux autres établissements. A la cafétéria du centre spatial de Toulouse il paraissait provenir d’une autre planète ; il n’apportait aucun apaisement aux inquiétudes du personnel ; au contraire le directeur général annonçait l'éventualité d'une réduction des effectifs d'une quarantaine de postes.

Cela me parut grave, aucun agent n’étant proche de l’âge de la retraite et au moins la moitié d’entre nous ayant quitté la région parisienne pour constituer le nouveau centre ! Mais ce qui était peut-être encore plus grave c’était l’absence de perspectives propres à l’établissement, le manque de directives, pour tout dire l’inexistence d’un plan de travail. J’observai avec étonnement les réactions à cette annonce ; très diverses, elles couvraient un large spectre depuis la confiance béate jusqu’à l’affolement.

Une grève se produit alors à Toulouse pour la première fois, mais il n'y a pas unanimité du personnel. Ces divergences s’expliquent : le centre de Toulouse est en fait partagé en trois directions. La grève affecte surtout la direction des systèmes et engins spatiaux (Maurice Claverie), en place depuis 1971. Les services qui viennent d'arriver à Toulouse en 1974, et qui composent la direction de l'exploitation et des opérations (Bernard Lago), ont un plan de charge encore important devant eux, avec les satellites déjà en orbite et ceux encore à lancer. La troisième direction, administrative, n’est pas non plus concernée directement.

Néanmoins un malaise durable s'installe. A Paris la direction des programmes (André Lebeau) s'est restructurée en un nombre réduit de divisions. Au contraire à Toulouse, la direction des systèmes et engins spatiaux (Maurice Claverie) introduit un niveau hiérarchique supplémentaire en créant trois directions adjointes. La direction adjointe pour la recherche appliquée (Jean-François Faugère) découpe en cinq divisions les services techniques qui auparavant en constituaient deux. Dans la direction adjointe chargée des projets, la division satellites (au nom si symbolique) est coupée en deux, une partie chargée de projets d'application, l'autre chargée des projets scientifiques et fusionnée avec la division fusées-sondes dont l'activité est en voie d'extinction. Cette réorganisation, conçue avant l'arrêt du programme Diamant, est confirmée alors que le rétrécissement du programme aurait dû conduire à une organisation appropriée à la régression du moment.

Face à la réduction du programme, toutes sortes d'initiatives sont prises pour alimenter le plan de charge, notamment en essayant de développer des retombées non spatiales. Mais ces tentatives sont prématurées à quelques exceptions près (énergie solaire). Elles accentuent le sentiment d’éparpillement et de fuite. Je m’en ouvris à Bernard Golonka, ajoutant "Ça va mal". Déboussolé comme moi mais toujours lucide il répondit "Ça ne va pas assez mal". La suite allait lui donner raison. Le sentiment d'un risque d'implosion se répand peu à peu et provoque la colère d'une partie croissante du personnel qui s'en prend à ses dirigeants directs, avec le relais de tracts syndicaux. Au printemps 75, Jean-François Faugère, vivement critiqué, démissionne. Au mois de juin, Maurice Claverie est limogé par le président du CNES (Maurice Lévy) et remplacé par Jean-Claude Husson.

La situation va encore s'aggraver dans les mois qui suivent. L'Agence spatiale européenne, créée en avril 1975, embauche du personnel et construit des bâtiments dans ses centres ESTEC et ESOC. Au début de 1976, déjà restreintes dans leurs activités nationales de développement, la France (CNES) et l'Allemagne (DFVLR) commencent à prévoir aussi une baisse de leurs activités opérationnelles. En effet, alors même qu'ils viennent de démontrer leur compétence en mettant à poste géostationnaire les deux satellites Symphonie (exercice de haute voltige car à cette époque les satellites ont très peu d'automatismes embarqués), les deux pays voient repoussée par l'ESA leur proposition d'assurer la mise à poste de deux satellites de l'agence, sur les quatre que celle-ci doit mettre à poste en peu de temps. Ils découvrent à cette occasion que le système de vote au Conseil de l'ESA permet de réunir contre eux une majorité, alors que cette coalition est minoritaire en matière de participation financière. L'Allemagne licencie alors 200 personnes sur les 400 chargées des affaires spatiales au DFVLR
Cette fois tout le personnel du CNES à l'unisson comprend le danger. Même le personnel du sanctuaire d'Evry, qui a pleine délégation de l'ESA pour gérer le développement du futur lanceur Ariane, manifeste sa préoccupation. Une grève massive éclate. Début juin, le président Lévy, ayant épuisé tous les moyens normaux d'alerte du gouvernement face à une européanisation trop brutale des programmes spatiaux, choisit une manière audacieuse. D'une part il orchestre une campagne de presse visant à affirmer que la France pourrait se retirer de l'ESA, qui n'a encore qu'un an d'existence, conduisant l'Agence à l'éclatement. D'autre part il annonce au personnel du CNES que les engagements européens auxquels la France a souscrit entraînent une baisse durable des activités de l'Etablissement national et le conduisent à un plan de licenciement d'une centaine d'agents, dont 30 nommément désignés pour départ immédiat (on n’a jamais su comment cette liste avait pu être établie !).

Pris en otage le personnel réagit avec vigueur. La grève se durcit, ponctuée de nombreuses manifestations à Toulouse. Sur la place de Toulouse, bien que les agents du CNES aient pu être perçus comme des privilégiés lors de leur implantation, leurs revendications sont fort bien relayées par l'opinion locale, y compris diverses autorités qui jugent que, si une issue favorable n'était pas trouvée, la politique de décentralisation et la politique sociale du gouvernement seraient gravement discréditées. Ce soutien inattendu a peut-être joué un rôle essentiel ; il n’aurait pas existé si les services techniques du CNES étaient demeurés en région parisienne.

Fin juin Michel Bignier qui veut s'adresser à l'assemblée générale du personnel, se voit refuser d'entrer au centre spatial de Toulouse. Il parvient à tenir dans un local voisin une réunion restreinte avec les sous-directeurs et chefs de division ; il leur expose la conduite qu'il compte tenir, c'est-à-dire une ligne inchangée et conforme selon lui aux instructions du gouvernement. Ses interlocuteurs s'efforcent de le convaincre que cette position n'a aucune chance d'être acceptée par le personnel. Le lendemain Michel Bignier démissionne. Le surlendemain le président Lévy est limogé par le gouvernement, … mais il a peut-être arrêté le CNES sur une pente fatale.

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