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Cependant, l'impulsion était donnée.  Il devenait évident aux Etats-Unis et en France, que les systèmes spatiaux de collecte de données demeureraient une composante importante de la panoplie des moyens d'observation globale de la Terre. 
La NASA se lançait dans la réalisation d'un système de seconde génération à accès aléatoire (permettant de simplifier considérablement l'électronique des balises en supprimant la partie récepteur).  Quelques années plus tard, le CNES proposait à la National Oceanic and Atmospheric Administration (qui incluait l'ancien U.S. Weather Bureau) et à la NASA de fabriquer le système opérationnel de localisation et collecte de données ARGOS - également fondé sur le principe de l'accès aléatoire - pour équiper les satellites météorologiques américains en orbite polaire. 
Le premier satellite ainsi équipé fût le prototype TIROS-N d'une nouvelle série qui sera lancé le 13 Octobre 1978 pour le début de la phase d'observation globale du GARP. 
Les applications du système ARGOS sont multiples, depuis la surveillance des régates océaniques et l'assistance aux marins en danger, jusqu'à l’étude du comportement des animaux sauvages.  Dans le domaine des sciences de la Terre, l'impact de cette nouvelle technique fût plus important encore: la collecte de mesures in situ effectuées par toutes sortes d’engins automatiques fût l'une des percées technologiques qui permirent l'essor actuel de l'océanographie planétaire.  Les balises ARGOS font maintenant partie de l'équipement standard des bouées ancrées aussi bien que des engins dérivants déployés par les océanographes du monde entier.

Mais tous ces développements eurent lieu bien après l'achèvement du programme EOLE proprement dit. 

Que dire des résultats scientifiques directs de l'expérience?  Il faut se rappeler que la circulation générale de l’atmosphère était largement inconnue à l'époque, particulièrement dans l'hémisphère Sud.  Nous n'avions à notre disposition aucune autre source d'information pour corroborer ou compléter les données du projet EOLE lui-même.  En particulier, faute d'information sur la stratification de l'atmosphère (disponible dans l'hémisphère Nord mais pas au Sud), il était impossible de déduire des seules mesures EOLE une estimation de la vitesse ascendante ou descendante de l'air.  Les seules informations réellement exploitables était les positions successives occupées par les ballons, traceurs de la circulation horizontale de l'atmosphère.


Mesures de vents (flèches) et lignes de courants pour la journées du
3 novembre 1971 (recueillies pendant l'expérience Eole)

En dehors de quelques résultats climatologiques tels qu'une estimation de la vitesse méridienne moyenne (inaccessible en utilisant les sondages conventionnels trop rares), les résultats les plus originaux tirés du programme EOLE concernent la distribution spectrale de l'énergie cinétique de l’écoulement du fluide atmosphérique. 
Il faut savoir qu'à l'époque, les théoriciens comme Jule Charney et Chuck Leith avaient découvert une propriété inattendue des écoulements géophysiques de grande échelle qui découlait de leur caractère essentiellement bi-dimensionnel.  Contrairement aux écoulements turbulents usuels (à 3 dimensions) que l'on étudie dans les souffleries, la répartition des différentes échelles de tourbillons dans un écoulements à 2 dimensions est régie par une loi différente, découlant de la conservation de la vorticité plutôt que la conservation de l'énergie.  Cette propriété mathématique a des implications fondamentales concernant la prévisibilité des phénomènes météorologiques, sensiblement plus longue que ne le prédit la mécanique des fluides classique.  Ceci  était d’une grande importance théorique pour le GARP puisque le phénomène conditionnait la possibilité de prédire le temps au delà de 2 ou 3 jours.

Les mesures extraordinairement précise (de l'ordre de 1 km) de la trajectoire des ballons EOLE constituaient une source d'information unique pour aborder ce problème et montrer que la distribution spectrale prédite par les théories de Charney et de Leith était effectivement observée dans l'atmosphère sur une large gamme  de dimensions de tourbillons, depuis les ondes planétaires de plusieurs milliers de kilomètres jusqu'aux perturbations d'échelle "moyenne" de quelques dizaines de kilomètres. 

En guise de conclusion

En regard de ses objectifs initiaux, on peut dire que l’expérience EOLE fût un échec.  Divers incidents ne permirent pas de mettre en place le nombre prévu de ballons plafonnants.  Le projet, réalisé trop tôt, dans une région de l’atmosphère trop mal connue, ne put s’appuyer sur aucune source d’information complémentaire et manqua, pour cette raison, les objectifs scientifiques les plus évidents tels que la détermination des mouvements verticaux de l’atmosphère. 
Malgré la détermination de l’agence spatiale qui menait l’entreprise et les tours de force des techniciens français, EOLE mettait un point final aux espoirs soulevés par le concept GHOST, et validait a posteriori la stratégie de la NASA et du U.S. Weather Bureau qui avaient orienté leurs efforts vers les méthodes de remote sensing.  
Le projet EOLE avait raté toutes les “métriques” que les administrations se donnent pour juger le succès de tels projets de recherche et développement.

Et pourtant, vingt ans après, l’héritage scientifique et technique d’EOLE est riche et bien vivant.  Nous connaissons maintenant les limites du remote sensing et savons que certaines mesures essentielles de l’environnement planétaire ne peuvent être réalisées que sur place (in situ).  Les systèmes de localisation et de collecte de données de seconde génération, qui ont fait suite à IRLS et EOLE, nous donnent la clef des réseaux d’observation distribués qui permettent le déploiement d'instruments automatiques partout où cela est nécessaire.  Ainsi le plus récent progrès de l’observation océanique est le développement des flotteurs sous-marins ARGO, capables de plonger à une profondeur prédéterminée et remonter automatiquement à la surface en mesurant le profil des principaux paramètres océanographiques.  Les flotteurs ARGO sont localisés en surface et leurs observations sont collectées par le système opérationnel ARGOS dérivé d’EOLE.  Une autre application mondiale des mêmes techniques, développée par le CNES, est le système international SARSAT d’assistance aux recherches et au sauvetage en mer. 

La leçon que l’on peut tirer de l’expérience EOLE concerne particulièrement l'orientation des grands programmes de recherche et développement, tels que la recherche spatiale.  Certains gestionnaires  peu sensibles à l’imagination croient optimiser le bénéfice de telles entreprises en rejetant les projets trop originaux à haut risque.  Mais en renonçant à l’innovation pour minimiser les risques, ils ne font qu’assurent la médiocrité du résultat. 
Les “métriques” de performances inventées par les administrateurs ne sont le plus souvent que la mesure de fallacieux succès bureaucratiques.  Il faut reconnaître aux promoteurs de la recherche spatiale française le mérite d’avoir su faire des choix audacieux et d’une grande portée prospective.  Le succès fût au rendez-vous.

 

Références

Anderson, A. D. et H. J. Mastenbrook, 1956: A new upper-air data system - the Transosonde. Bull. Amer. Meteor. Soc., 37, 342-350.
Mastenbrook, H. J., 1962: Horizontal sounding of the atmosphere. Bull. Amer. Meteor. Soc., 43, 475-484.
Haig, T. O. et V. E. Lally, 1958: Meteorological sounding systems. Bull. Amer. Meteor. Soc., 39, 401-409.
Lally, Vincent E., 1960: Satellite satellites - a conjecture on future atmospheric sounding systems. Bull. Amer. Meteor. Soc., 41, 429-432.
Morel, P. et W. Bandeen, 1973: The EOLE experiment - early results and current objectives. Bull. Amer. Meteor. Soc., 54, 298-306.