Commentaire sur le livre

laj16

Consternation

Une chape de plomb s'abat sur le centre spatial. Les acteurs et les spectateurs sont muets et paralysés. Des centaines d'essais ont eu lieu sur le moteur Viking du premier étage ces deux dernières années, tous satisfaisants. Des dizaines sur l'attelage Drakkar et ses quatre moteurs Viking qui constituent le dispositif de propulsion du premier étage L140.

L'absence quasi totale d'incident au cours des derniers essais lui avait conféré une réputation d'extrême fiabilité. Et pourtant, à l'évidence, un des moteurs venait de «trahir».

Immédiatement repéré par un ingénieur chargé de suivre la montée en pression dans les chambres de combustion. Il annonce :

 « Pression insuffisante dans le moteur A: l'ordinateur au sol a logiquement maintenu les crochets en position fermée et ordonné l'arrêt des quatre moteurs!

Dans le bunker tronconique situé à 200 mètres d'Ariane, Alexandre Merdrignac est lui aussi stupéfait. Il est un des tout premiers opérationnels à comprendre que l'incident hautement improbable qui vient d'arriver est dramatique.

Ariane est sur son aire de lancement, intacte, mais est devenue une énorme bombe: ses bras cryotechniques ont été largués et ne peuvent être ramenés tant que les huit tonnes d'oxygène et d'hydrogène liquides sont à bord. Il faudrait ramener le portique mais le confinement des vapeurs d'oxygène et d'hydrogène qui s'échappent régulièrement provoquerait une gigantesque explosion à la moindre étincelle.

Il passe alors le commandement des opérations de l'aire de lancement à Guy Dubau, son adjoint coordonnateur, officier de l'armée de l'Air sorti de Salon-de-Provence, recruté par le CNES pour ses compétences dans la mise en œuvre des missiles sol-air.

Six mois plus tôt, à Évry, Guy Dubau avait croisé dans un couloir Roger Vignelles qui, le voyant, lui dit:

 « Tu tombes bien: personne n'a, à ma connaissance, regardé ce qui se passerait en cas de tir avorté: peux-tu regarder le problème et m'établir un plan d'opération spécifique sur ce sujet?»

 «Un mois pour reprendre», dit Guy.

 « C'est trop, maximum huit jours!» Il était comme cela Vignelles.

Guy Dubau, Daniel Érard, Alexandre Lacave imaginent alors tout ce qu'il y a à faire et trouvent un minimum de 189 heures de travail, huit jours calendaires entre le H0 avorté et le H0 correspondant à une nouvelle tentative de lancement.

Ils en font une spécification approuvée par Vignelles qui leur demande de faire un plan d'opération détaillé. Tout était à faire à un stade final de la campagne L01. Dubau rencontra des réticences pour intégrer sa spécification de la part de l'équipe de lancement notamment dans le domaine logistique, des outillages adaptés et du dessin.

Curieusement c'est la division Opération du CSG qui avait prêté son concours pour l'ébauche d'un plan particulier d'opération.

Bizarrement, plus personne n'en avait reparlé, tant la confiance dans le fonctionnement du système propulsif du premier étage était grande.

Quand Alexandre lui confie le pilotage à distance de la bombe à retardement qu'est devenue Ariane, Guy devient calife à la place du calife sans l'avoir voulu.

Il tire de sa poche quelques feuillets, certains ne sont même pas dactylographiés, où il a jeté le fruit de ses réflexions sur l'improbable situation. Personne n'a validé son travail et c'est à lui seul qu'il revient de sortir de l'impasse.

La Sauvegarde des personnels précise le niveau de la crise en annonçant à la sonorisation générale:

«Interdiction formelle au personnel de sortir du blockhaus de lancement!»

Près de cent cinquante personnes sont retranchées dans le blockhaus, retenues prisonnières, en attendant qu'Ariane ait perdu toute dangerosité.

Cet incident n'a qu'un précédent connu dans le monde spatial:

En 1966, à Cap Kennedy, une fusée Titan 2 censée propulser en orbite circumterrestre une capsule Gemini avec deux astronautes à bord, avait fait long feu et il avait fallu trois semaines aux Américains pour reprendre la chronologie et lancer, avec succès, la capsule spatiale.

Guy Dubau pense que ses compagnons et lui resteront au moins vingt-quatre heures dans leur prison souterraine, qui n'est pas prévue pour cela.

Mais à quoi bon diffuser cette mauvaise nouvelle: il ne faut pas que le moral des troupes faiblisse, il y a un énorme travail à faire: vidanger les réservoirs du H8 jusqu'à disparition totale des liquides cryogéniques qui s'y trouvent!

Les gros tuyaux de vidange sont inutilisables, car solidaires des bras cryotechniques qui ne peuvent être ramenés de façon automatique sur les flancs d'Ariane. Il va falloir utiliser les petites tuyauteries des connecteurs de purge, seules issues de très faible diamètre qui permettent de vider la fusée.

Cela revient à vider une baignoire avec une cuillère à café!

Sans perdre de temps, Guy Dubau ordonne le début des opérations de très lente élimination des dangereux liquides.

La vidange du réservoir d'hydrogène va durer huit heures et rencontrer un incident: la soupape de dégazage se bloque et la pression monte dangereusement dans le réservoir. Une explosion est redoutée. Mais l'équipe de Guy trouve la parade en actionnant au sol le système de contrôle d'attitude du troisième étage, prévu pour fonctionner en fin de trajectoire, jusqu'à ce que la soupape se remette à fonctionner.

La vidange du réservoir à oxygène est plus longue et durera vingt heures. Ce n'est qu'une fois terminée que les prisonniers du bunker sont autorisés à sortir après trente heures de présence en un lieu non réellement prévu pour un séjour aussi prolongé.

Guy Dubau sait qu'il lui reste 170 heures d'opération avant de pouvoir prétendre à un nouvel H0 de lancement.

Seulement l'enchaînement de ces opérations n'a pas été planifié et il réclame en urgence les deux planificateurs de la division Méthodes que je dirige: Alain Kraffe de Laubarède et son alter ego Christian Mori.

Et pourtant Ariane était viable!

Dans la salle de crise de Jupiter, toujours activée pour assurer la sauvegarde du personnel une nouvelle stupéfiante tombe: contrairement aux indications des deux capteurs, le moteur A fonctionne parfaitement!

Il n'a pas «trahi» : Ariane aurait pu, et même dû, décoller quatre secondes après la mise à feu des moteurs! Deux capteurs, soigneusement étalonnés et testés, donnant deux fausses indications cohérentes: voilà du jamais vu, pire, jamais imaginé.

Et pourtant, l'impensable s'est produit sous la forme d'une micro-explosion dans la chambre de combustion endommageant simultanément les deux capteurs situés l'un à côté de l'autre.

Malchance totale, qu'il sera facile de corriger pour la prochaine tentative en éloignant le plus possible les capteurs l'un de l'autre dans la chambre de combustion, au besoin en faisant l'impasse sur cette mesure au niveau de sa prise en compte par le calculateur au sol, mais en attendant. ..

La situation est paradoxale: Ariane était viable!

On pourrait presque envisager une nouvelle tentative après correction de la position des capteurs dès le lendemain. Mais voilà, Ariane est devenue très dangereuse:

il faut vider totalement son troisième étage puis les deux autres avant d'envisager une nouvelle tentative après réparation des dégâts éventuels consécutifs à son séjour prolongé sur sa table: huit secondes, quatre de trop avec quatre Vikings fonctionnant à pleine puissance.

Une course contre la montre

Cela ne prendra que huit jours. Huit jours de travail acharné pour le personnel de l'aire de lancement et le personnel du Lanceur. Huit jours dont beaucoup d'entre eux sortiront exténués. Il a fallu évaluer les dégâts du séjour prolongé d'Ariane sur sa table de lancement.

Heureusement les effets de la surchauffe sont négligeables, sur les cols en graphite des moteurs comme sur les carneaux en béton qui évacuent les flammes de combustion. Ces immenses carneaux qui redressent les jets verticaux sortant des tuyères pour les évacuer à l'horizontale. Des travaux relativement légers et anodins sont à faire qui vont prendre un peu de temps.

Or le temps va devenir le principal ennemi d'Ariane. Précisément au niveau des réservoirs du premier et du deuxième étage qui subissent d'heure en heure, malgré leur vidange, une corrosion active du peroxyde d'azote.

Les experts sont malheureusement formels: si Ariane n'est pas lancée avant le 25 décembre, elle devra être ramenée en Europe et il faudra passer au deuxième modèle de vol.

Et le 25 décembre, c'est le jour de Noël.

De nombreux acteurs sont venus d'Europe pour mettre Ariane en condition de lancement. On les appelle les «missionnaires» par opposition au personnel qui a choisi de vivre sur place en famille. Alors la direction du CNES fait un geste: elle invite les épouses de tous les agents en mission à Kourou: quant aux enfants, si tout se passe bien, ils verront papa à la télé, gardés par leurs grands-parents. Cette mesure délicate et non sollicitée redonne le moral aux missionnaires.

Naissance d'un esprit opérationnel à toute épreuve: la décade prodigieuse

Pendant la décade allant du 14 décembre au 24 décembre 1979 va se forger, comme dans un creuset, l'esprit opérationnel des futurs opérationnels d'Ariane toujours en vigueur aujourd'hui.

Par le plus pur hasard, car personne n'avait envisagé, sur dix jours, le scénario d'un lancement avorté suivi d'un contre-la-montre avec deux chronologies à problèmes.

- Le creuset c'est le bunker, que la sauvegarde au sol ne se prive pas de fermer hermétiquement en cas de danger.

- La pâte, ce sont les hommes, d'origines diverses, des hommes venus de différentes cultures (Europa, Diamant, fusées-sondes, missiles) des hommes appartenant au CNES mais aussi à différentes sociétés avec leurs qualités et leurs défauts (le plus fréquent étant la rétention d'information considérée comme source de pouvoir résiduel).

- La cuisson va être assurée par les deux planificateurs qui vont passer au grill tous les acteurs des opérations de remise en configuration pour une reprise de chronologie de lancement.

Guy Dubau prend deux adjoints Pierre Perez et Mathias Trotin pour le relayer toutes les huit heures. Il a fait sortir du bunker le personnel non nécessaire mais en a fait entrer d'autres en renfort, venus en vingt-quatre heures dans un inconfortable Fokker 27.

Il constitue trois équipes. Il réinvente, pour le spatial, le quart cher aux marins. Et il délègue à Alain Kraffe le soin de constituer le planning d'opération qui n'a jamais été fait et de le coordonner en temps réel.

Alain frise les bouts de sa moustache qu'il porte fort longues et, avec son fidèle second, Christian Mori, se met en demeure de passer au confessionnal tous les acteurs concernés par la remise en configuration. En quelques heures un gigantesque logigramme apparaît dans la salle de réunion du bunker.

Alain et Christian, je les ai fait venir en 1977 par la Sodeteg du Pacifique, de Mururoa où ils planifiaient les essais atomiques. J'ai découvert avec eux les vertus d'une bonne planification Pert ou Gantt, en leur faisant planifier le Plan de renouvellement des installations puis les modifications du CSG. Les opérationnels se sont ponctuellement intéressés à eux, d'abord pour des petits problèmes puis pour des plus grands.

Ayant d'excellentes relations humaines ils se sont fait ouvrir des portes habituellement fermées, celles des opérationnels du premier cercle autour du lanceur Ariane.

Ils ont été adoubés par le planificateur d'Évry, l'anglais Ian Howarh. Ce qui explique que Guy Dubau a eu instantanément le réflexe de les convoquer et de les placer en position centrale dans la résolution de la crise.

Pour une fois, ces idées ne viennent pas des trois mousquetaires. Vignelles en convient:

- «La tentative avortée de lancement L01 a démontré que la planification était une méthode de travail possible et, je l'avoue, une révélation.»

Ainsi, deux obscurs (ils n'appartenaient ni au CNES, ni à la DLA), deux sans-grade (ils ne sont même pas considérés comme cadres) vont interroger heure par heure des ingénieurs confirmés pour leur arracher leur savoir, ce qu'ils vont arriver à faire grâce à la maîtrise de leur discipline, leur énergie, leur charisme et, il faut le dire au bon sens récemment acquis des interrogés qui tous ont pensé que le temps n'était plus aux cachotteries.

La suite est question de courage, de résistance mentale et physique à l'effort.

Les quarts s'enchaînent. Le logigramme vit et l'on s'aperçoit que l'objectif d'un nouveau lancement au 23 décembre tient.

Le bunker s'est transformé en ruche bourdonnante. Il n'y a que douze lits d'une place au sous-sol, dans le noir pour ne réveiller personne. Impossible de ne pas les utiliser à plusieurs ...

À condition d'avoir le bon numéro ce que n'avait pas manifestement Mathias Trotin quand il s'est écrasé de fatigue en pleine nuit. .. sur Alexandre Merdrignac.

Jean-Marc Agasse, que tous ses collègues appellent Sam (allez savoir pourquoi ?), valide la nouvelle logique de la séquence synchronisée des phases d'allumage et de largage.

Cette semaine a été historique: elle a forgé l'esprit et les méthodes opérationnelles de la prestigieuse division des Opérations d'Arianespace, la fameuse DO.

Forgé puis immédiatement trempé par deux chronologies de lancement à problèmes: au total deux cent cinquante heures d'opérations harassantes continues.

Les créateurs de la DO ne pouvaient être formés à plus dure école.

Deuxième tentative: samedi 22 et dimanche 23 décembre 1979

Après huit jours, la chronologie des opérations de lancement recommence en pleine nuit par les pleins des deux premiers étages puis du H8.

Tout a été vérifié et après tout, huit jours plus tôt, on avait été jusqu'à l'extrême limite, sans le vouloir, d'un essai au sol , qualifiant parfaitement le système de lancement ... et les moteurs en prime!

Ainsi que le plan d'opération d'un tir avorté ... qui n'a plus jamais servi depuis!!!

Pas de raison cette fois qu'Ariane ne puisse décoller! Les capteurs de pression ont été placés à distance respectable les uns des autres dans les moteurs Viking.

Et pourtant, ce jour-là, les dieux de l'Espace prennent un malin plaisir à faire afficher des rouges retardateurs «Lanceur» sur le grand panneau des états des moyens de la salle Jupiter, contraignant Jean-Pierre Rouzeval à des arrêts de chronologie, et même, en phase finale synchronisée par ordinateur, à des retours en arrière.

Des broutilles: des paramètres télé mesurés en dehors de leurs «fourchettes» assignées, des clapets bloqués par de la glace: un comble en Guyane où la plus basse température ambiante connue est de seize degrés. Mais d'un côté du clapet il y a un ergol à moins deux cents degrés, de l'autre de l'air guyanais à plus trente degrés, saturé d'humidité, dont l'eau givre au contact de la paroi pour former un inquiétant verrou de glace.

La sphère Hélium du troisième étage, qui fournit le gaz sous pression chassant le moment venu l'oxygène et l'hydrogène liquides dans la chambre de combustion du moteur HM7 via la turbopompe, se met à fuir. Les tentatives de colmatage à distance sont vaines: au contraire, la fuite s'aggrave! Il y a huit jours, rien de tel ne s'était passé!

De rouge en rouge, entrecoupés de verts espérance trop instables, le temps passe très vite.

La météo se dégrade privant Ariane d'un soleil nécessaire pour voir les événements en vol à travers les dizaines d'instruments optiques. La fuite d'hélium semble ne pouvoir être colmatée que par une intervention directe: il faut, la mort dans l'âme, se résoudre à reporter une deuxième fois le lancement après être arrivé à H moins 52 secondes du top de mise à feu des moteurs.

Le doute commence à s'installer dans les esprits pour la première fois.

Il reste une troisième et ultime tentative de lancement de la première Ariane - ce sera le 24 décembre à midi, heure locale: ultime espoir avant de renvoyer la fusée et ses servants, la première chez les industriels, les seconds chez eux.

Le H8 est vidangé, facilement cette fois, à travers les tuyaux qui ont servi à son remplissage, toujours bien en place sur les bras cryotechniques.

Autre sujet d'inquiétude: les réserves d'hydrogène liquide s'amenuisent et il ne reste plus que de quoi faire un plein.

De toute façon la tentative du 24 sera la dernière pour Ariane L01.

En Europe, les télévisions couvrent les tentatives de lancement. Léon Zitrone parle de second acte des caprices d'Ariane au 20 heures sur Antenne 2. Décidément les journalistes, inconscients de la complexité technique d'un lancement, sont toujours prêts à persifler!

 

 

 

 

page 16