Commentaire sur le livre

laj18

Une trajectoire atypique

Il est rare qu'un moteur d'étage propulsif ait une poussée inférieure au poids du véhicule qu'il propulse.

C'est le cas pour le H8. Choix délibéré pris dès 1972 par le groupe L3S pour ne pas prendre trop de risques techniques au niveau d'un moteur cryotechnique trop puissant.

Le moteur HM7 pousse à un peu plus de six tonnes un étage qui en pèse près de neuf, dont huit tonnes d'ergols.

Les spectateurs profanes ont une curieuse sensation en voyant Ariane ralentir son ascension, culminer vers 200 kilomètres, puis entamer une descente vers l'Atlantique: l'étage H8 marche-t-il comme prévu? Ou est-il victime d'une défaillance que leur cachent les acteurs?

Ces acteurs sont impassibles. Ils ont l'œil rivé sur le signe plus qui s'inscrit toujours parfaitement dans le carré figurant la position théorique d'Ariane.

Hubert Palmieri lance à la cantonade:

 Est-on sûr que par erreur nous ne suivons pas les données d'une bande simulant la trajectoire théorique?

Mieux que quiconque il sait voir dans un coin des tables traçantes l'origine des informations donnant la position du plus: ASC, autrement dit, le radar d'Ascension. Les initiés sourient et le but est atteint: détendre l'atmosphère ambiante.

Là-bas, très loin vers l'est, le HM7 a repris le dessus sur le poids du H8. Celui-ci s'est allégé de trois tonnes d'hydrogène et oxygène liquides et on peut voir Ariane freiner sa chute, la stabiliser puis reprendre son ascension vers son point de rendez-vous, le point d'injection.

Je remarque une donnée qui évolue dans un coin de la table traçante: la vitesse du H8: elle vient de dépasser les 8 km/ s, c'est-à-dire la première vitesse cosmique.

Je sais qu'une mise en orbite circulaire est acquise, même si le HM7 venait à défaillir. C'est déjà, en soi, un exploit. Mais la mission d'Ariane est de rejoindre l'orbite elliptique de transfert géostationnaire et il faut encore un gain de vitesse de 1700 mètres par seconde.

On n'en est plus si loin maintenant!

 Paramètres normaux, attitude normale. L'heureuse litanie se poursuit.

 Acquisition Côte d'Ivoire!

C'est cette station-aval, située au bord du golfe de Guinée, près du village d'Akakro, qui va retransmettre les dernières données en temps réel d'Ariane.

 Perte normale d'Ascension.

On se croirait presque dans une course de relais, où les stations-aval se passent Ariane comme des coureurs se passent un témoin, puis se relèvent, hors de portée radioélectrique, et stoppent leur effort.

Les pensées des experts sont maintenant concentrées sur la turbopompe du H8: va-t-elle tenir jusqu'au bout?

Un chef-d'œuvre de technologie, cette turbopompe qui injecte dans le moteur les liquides dans l'exacte proportion requise!

Elle est beaucoup plus petite que les turbopompes du premier et deuxième étage. Mais elle tourne à la vitesse prodigieuse de soixante mille tours par minute, à une température proche du zéro absolu (-273 °C), et développe une puissance équivalente à celle qui propulse un TGV lancé à 300 kilomètres à l'heure. Énorme prouesse technologique!

Fortement allégée, les réservoirs presque vides, Ariane grimpe vite, de plus en plus vite, elle est à près de deux cents kilomètres d'altitude maintenant et il reste environ trente secondes de propulsion.

Trente secondes au bout desquelles Jean-Pierre Rouzeval annonce, enfin:

 Extinction du troisième étage.

Puis, d'une voix, pour la première fois triomphale:

 Séparation de la Capsule technologique!

Nous sommes à H plus vingt minutes et vingt secondes.

La capsule monte sur son orbite de transfert géostationnaire vers son apogée, à 36000 km au-dessus de l'océan Indien.

Les lois de Kepler sont formelles: dans le vide, rien ne peut plus l'empêcher d'y parvenir.

Un succès éclatant! Une précision inattendue

C'est fini: les invités placés à l'arrière de la salle Jupiter applaudissent à tout rompre. Les journalistes dans les « bocaux» en verre derrière les invités s'égosillent derrière leurs micros et leurs caméras, passant en quelques minutes d'un pessimisme à peine voilé, à une euphorie sans retenue.

Les acteurs tombent dans les bras les uns des autres, comme des sportifs qui viennent de remporter un match contre les prévisions des pronostiqueurs. Chacun sait que l'exploit est collectif et qu'il serait malséant de montrer à qui que ce soit une quelconque indifférence.

Les trois mousquetaires rendent visite aux héros du bunker.On voit, à droite, Yves Sillard ainsi que (partiellement caché) Frédéric d'Allest et, sur l'extrême gauche, Roger Vignelles. Le Pacha du bunker, Alexandre Merdrignac, dont on aperçoit le bras derrière la tête de l'homme à rayures du premier plan, dirige une chorale spontanée dont les chanteurs sont plus que motivés: il est question de revanche, sur le mauvais sort et surtout sur les nombreux Cassandre qui ont prétendu qu'ils n'y arriveraient pas, en des termes et gestes que la décence m'interdit de commenter ici!Au premier plan le «talent d'or> Gaston Rabeau n'est pas en reste.Il y a moins de deux heures, Pierre Perez, Gérard Lagrenée (que l'on aperçoit au fond) débloquaient avec lui une situation désespérée en lançant:«À toi Gaston!»; une phrase restée dans les annales du CSG.

 

Les premiers à calculer l'orbite du satellite technologique sont nos «amis» américains qui disposent, dans le cadre de la Guerre froide, du Réseau Norad, capable de restituer en quelques secondes la trajectoire des éventuels missiles soviétiques qui seraient lancés contre les États-Unis.

Avec leurs félicitations, ils nous envoient la première estimation des paramètres de l'ellipse orbitale. Peut-être ont-ils des choses à se faire pardonner?

Yves Sillard en croit à peine ses yeux: ces paramètres, pour un premier lancement, sont incroyablement proches de ceux qui étaient prévus: non seulement Ariane a rempli sa mission, mais avec une extrême précision pour son premier vol.

Il se dirige alors vers ses invités et, devant le représentant du gouvernement, le préfet de la Guyane, les représentants politiques et industriels de l'Europe, Hubert Curien, président du CNES, et les médias qui tendent leurs micros et braquent leurs caméras, il annonce au monde entier l'acte de naissance d'Ariane et les remarquables performances de la nouvelle venue dans le club très fermé des lanceurs de satellites géostationnaires.

Sa lecture des paramètres estimés par les Américains est saluée par une ovation des invités, habituellement peu enclins à ce genre de manifestation.

Annonce des performances d'Ariane L01: Yves Sillard (au centre) lit devant les invités et la presse un télex reçu des Américains donnant les caractéristiques de l'orbite de la capsule technologique calculée par le réseau de radars de détection des missiles Norad.Les paramètres sont extrêmement proches de ceux qui ont été prévus. Les six acteurs qui entourent Y. Sillard en sont épatés au point d'applaudir Ariane.De gauche à droite: un journaliste, Raymond Orye, Hubert Curien, Frédéric d'Allest, Yves Sillard, Roger Vignelles, Albert Vienne et Peter Creola.

Le centre spatial décompresse!

Tous les acteurs et les spectateurs de ce premier vol se retrouvent dans le gigantesque hall d'assemblage d'Ariane (ex-Europa). Le pot du succès a été préparé par la brigade des Sapeurs-Pompiers de Paris. Depuis le début de l'activité du CSG, le CNES a passé un contrat avec cette formation d'élite pour lutter non seulement contre les feux classiques mais aussi contre ceux d'hydrogène plus difficiles à combattre car invisibles: il faut les matérialiser par de la poudre pour mieux les localiser.

Seule, la BSPP a eu la volonté de faire subir à certains de ses hommes une formation spécifique de lutte contre ces feux extrêmement dangereux. Elle est la seule organisation militaire à travailler à l'intérieur de la Base, particulièrement aimée, ses hommes ayant su prendre des risques personnels là où beaucoup d'autres ne l'auraient pas fait.

Pour l'heure, la BSPP a l'honneur d'organiser ce «pot» de la victoire.

Elle a dressé sur tréteaux une table linéaire de cent mètres: apéritif guyanais - accras à la morue, ti-punchs et planteurs mais aussi, pour les non-habitués, petits fours, champagne et whisky.

Convergence humaine

De tous les sites opérationnels de la base, le millier de personnes qui a œuvré depuis deux mois à la naissance d'Ariane converge vers la zone d'assemblage et se mêle aux invités.

Les derniers arrivés sont venus en car: ce sont les invités du site d'observation Toucan situé à quatre kilomètres au sud de là table de lancement d'Ariane, distance minimale de sécurité des personnes admises à voir le décollage sans protection particulière.

Hubert Curien monte sur un escabeau et félicite les acteurs du lancement qui le regardent avec admiration: tous savent avec quelle détermination il a arasé les uns après les autres les écueils politiques qui se présentaient sur le chemin d'Ariane.
H + 3 heures: dans le vaste hall d'assemblage d'Ariane, Hubert Curien, le président du CNES, prend la parole, juché sur un escabeau de fortune, devant une foule de près de cinq cents personnes. Debout, les directeurs, les cadres, les employés, les ouvriers, les métropolitains, les Guyanais, les épouses et même les enfants se sont spontanément rassemblés. Bientôt le ti-punch et les acras seront servis par les sapeurs-pompiers de Paris, unité d'élite du CSG.

Pendant trois heures une intense communion humaine se produit entre spectateurs et acteurs, comme après une générale de théâtre particulièrement réussie, spectateurs ravis de voir de près - et, mieux, de leur parler - ceux qui ont réalisé ce vol historique.

Côté acteurs, les obscurs et sans-grade s'adressent directement aux grands chefs qui jouent parfaitement le jeu de l'abandon temporaire de leur position hiérarchique, comme les officiers fraternisent avec leurs soldats après une difficile mais indiscutable victoire sur l'ennemi! Communion entre Guyanais et Européens, enfin: les Guyanais ont une raison particulière d'être encore plus heureux que les autres, ils comprennent que la malédiction guyanaise vient d'être vaincue et que déjà, on parle, enfin, pour la première fois, de cette terre de Guyane, dans le monde entier, en des termes flatteurs.

Oubliée l'image de la Guyane, terre de l'expédition désastreuse de Choiseul décimée par les maladies tropicales. Oubliée les cent ans d'un bagne inhumain stigmatisé par Albert Londres. Oublié l'échec du Plan Vert visant à donner à la Guyane une agriculture digne de ce nom!

H + 2 heures: neuf personnes ont le privilège de contempler le trou d'évacuation des gaz de combustion et d'évaluer les dégâts de la propulsion sur la table de lancement: minimes! On voit les quatre crochets qui ont libéré Ariane en retrait telles de blanches colombes recouvertes d'un plumage en matériau ablatif immaculé.

Premier vrai instant de détente: tel des gamins, les «neuf» entament une bataille de boules de neige. Bien que la température en Guyane ne descende pas en dessous de seize degrés Celsius, Ariane et ses ergols cryotechniques ont précipité au sol l'humidité ambiante de l'air sous forme de fins cristaux de glace, d'où cette scène insolite!Ici, le Pacha du bunker et le futur ministre.

Photo pour la postérité:les premières personnes à rejoindre la table de lancement Ariane, deux heures après le premier lancement. De gauche à droite: Alexandre Merdrignac, Guy Laslandes, Michel Mignot, Joseph Bertrand, Gustavo Oelker, Roger Vignelles, Raymond Orye, Frédéric d'Allest, Hubert Curien. Seul d'Allest ne regarde pas le photographe: il continue à évaluer les dégâts et pense déjà à L02 qui devra confirmer au premier semestre 1980. Derrière d'Allest, un des quatre crochets de largage d'Ariane revêtu de sa peinture ablative blanche, le mât ombilical avec, en haut, les bras cryotechniques en croix et, tout du long, une demi-douzaine de cordons ombilicaux qui pendent en désordre. Au dernier plan, à cent mètres, le portique, hors de portée des flammes de la propulsion.

Cette nuit-là, on danse beaucoup la biguine en Guyane, et Cayenne qui a vu défiler Ariane depuis la place des Amandiers, à l'unisson avec Kourou, pour une fois, sort dans la rue pour exprimer une liesse amplifiée par les médias locaux, hexagonaux ... et mondiaux.

Les grandes chaînes de télévision mondiales précisent (ce n'est pas inutile) où se trouve géographiquement la Guyane, nouvelle terre d'exploit.

La nuit tombe, brusquement, comme à son habitude, sous l'équateur.

 

Discrètement, les invités de marque et les hiérarques opérationnels quittent la foule en fête pour se retrouver sur la presqu'île des Roches, à Kourou, pour un autre «pot» qui se veut plus feutré, autour de la piscine de l'Hôtel des Roches, illuminée de l'extérieur et de l'intérieur (sous l'eau), qui donne sur la mer, le sable et les cocotiers.

Qui a eu l'idée de jeter le directeur des opérations tout habillé dans la piscine?

Un groupe se forme et se saisit de Jean-Pierre Rouzeval, qui proteste mollement, en riant, et se retrouve à barboter avec ses «agresseurs».

Devant l'assistance hilare, un grand jeu commence, qui va devenir un «rituel Ariane» après chaque lancement réussi, inspiré sans doute du rituel du passage de la ligne de l'équateur, sur les paquebots de croisière et les long-courriers aériens.

Les trois mousquetaires sont saisis et expédiés, sans aucun respect hiérarchique, dans l'eau tiède de la piscine, chauffée toute la journée par le soleil équatorial.

Et puis, un à un, tous les opérationnels présents, Alexandre, Hubert, Guy, Gaston et les autres subissent ce baptême païen, avec, à chaque immersion le rire conjoint de la «victime» et des spectateurs.

Deux exceptions, ce soir-là: Hubert Curien et moi-même. Le président du Cnes, me choisissant comme confident, entame une conversation, en fait un monologue, que personne n'ose interrompre. Regardant les étoiles dans un ciel sans nuages, semblant suivre le premier joyau d'Ariane qui monte vers son apogée, il rêve à haute voix:

 Maintenant toutes nos ambitions spatiales vont se réaliser: on va pouvoir lancer nous-mêmes nos satellites d'applications et, je l'espère, quelques satellites scientifiques!

Et Hubert Curien répertorie tous les projets de satellite qui vont pouvoir aboutir dans la prochaine décennie!

Je suis séduit: non par les projets, dont je connais les grandes lignes, mais par l'homme, ce président qui ne pense pas un instant à se détendre avec les autres et se projette déjà dans l'avenir du spatial Européen!

Son visage, accentué par d'énormes sourcils noirs, est radieux. Il s'exprime comme à son habitude d'une voix lente et musicale, une voix que l'on écoute par pur plaisir.

Ce que cet homme de 55 ans ne sait pas, c'est qu'en 1984, donc bien avant à la fin de la prochaine décennie, il deviendra ministre de la Recherche et de l'Espace sous quatre gouvernements successifs. Ce qui sera une surprise totale pour lui, car, habitué à convaincre les hommes politiques du bien fondé des programmes spatiaux, il n'a jamais eu l'ambition d'en devenir un, encore moins un ministre!

Mais les politiques, eux, l'avaient repéré dans son juste combat pour Ariane, pour sa clarté, sa lucidité, sa combativité, son honnêteté intellectuelle et lorsqu'on lui proposera ce portefeuille en tant que «personnalité civile », il sera tenté de refuser, mais finira par accepter, sous la pression amicale de bon nombre de ses collègues et amis, dont Sillard, d'Allest, Vignelles qui barbotent pour l'heure allègrement dans la piscine.

Quant à moi, je ne me doute pas que vingt et un ans plus tard, je fêterai avec mes amis et collègues, le cœur serré, mon départ à la retraite, sur les bords de cette même piscine, après avoir participé au cent trentième vol d'Ariane - et tous les précédents - avec une émotion intacte, toujours renouvelée. Le destin a voulu que je fasse partie de cette poignée d'ingénieurs qui aura eu l'incroyable chance de vivre la conception d'une grande épopée humaine, sa gestation, sa naissance et sa croissance.

 

Là-haut, dans le ciel, à trente-six mille kilomètres d'altitude, le premier satellite mis en orbite par Ariane termine sur sa lancée son ascension au-dessus de l'océan Indien.

Il est exactement minuit, c'est le jour de Noël: Ariane, magnifique convergence des techniques européennes de cette dernière partie du XXe siècle, vient de faire à l'Europe un de ses plus beaux cadeaux depuis des décennies.

 

 

page 18